(Extrait de : D. Bonnet et Y. Jaffré (sous dir.), Les maladies de passage. La construction sociale des notions de transmission, Collection " Médecines du monde. Anthropologie comparée de la maladie ", éd. Karthala, 2003.  Tous droits réservés.)

 

 

Transmission des maladies et gestion de la saleté en milieu rural senufo

(Burkina Faso)

 

 

Fatoumata OUATTARA

 

Selon la logique biomédicale, les mesures d’hygiène sont des pratiques incontournables pour limiter certains effets de la contamination. De ce point de vue, il suffirait - et c’est le présupposé des interventions de développement - de changer les pratiques d’hygiène des populations pour diminuer le taux de prévalence de certaines maladies comme les accès de paludisme, de dysenterie amibienne et de diarrhées. Mais les constats d’échec des multiples politiques en matière de santé dans les sociétés africaines montrent que la réalité n’est simple à transformer. L’hygiène est une notion médicale alors que les populations parlent en termes de saleté ou de propreté. Pour progresser dans ce dialogue, il est donc utile d’investiguer les conceptions locales sur la transmission des maladies et de comprendre les modes populaires de gestion des saletés1.

Mon hypothèse est la suivante : à l’opposé de certaines conceptions biomédicales nous ne croyons pas que les conceptions populaires relatives à la transmission des maladies suffisent à expliquer les manières de gérer la saleté quelle que soit la nature de celle-ci. Autrement dit, les pratiques de propreté et les pratiques préventives ne se confondent pas. Les premières relèvent des mécanismes de reconnaissance sociale propres à l’univers féminin ; les secondes semblent être associées aux conceptions générales de la transmission des maladies.

Des matériaux ethnographiques recueillis en milieu senufo nanerge2 nous permettront d’examiner cette hypothèse.

 

Les modes de transmission des maladies

 

Avant d’aborder les codes et les pratiques de propreté, il est important de présenter les représentations locales de la transmission. Cette description peut nous aider à comprendre comment les notions liées à la propagation des maladies ne se limitent pas à celles de la propreté et de la saleté.

Globalement, certaines maladies se transmettraient (po dorogi) et d’autres pas. Plus précisément, la transmission des maladies s’exprime en langue nanerge par les verbes toro (passer), torogo (accompagner). On dira par exemple qu’une maladie “passe” (be yamb’a dorogi). Nous précisons maintenant leurs modes de propagation.

 

La transmission par la salive

 

Le contact avec la salive est évoqué comme un moyen de transmission rapide. Ce contact bien que fréquent du fait des pratiques de consommation (boire et manger ensemble) est cependant toujours mentionné comme étant extrêmement redoutable.

Bien que n’étant pas très fréquente, “l’épilepsie”3 est souvent citée par les informateurs comme une maladie qui se transmet par le contact de la salive. L’une des premières règles appliquées à l’encontre d’un épileptique consiste donc à le faire manger seul.

 

L’épilepsie est aussi une maladie qui se transmet facilement. En mangeant avec le malade, tu prends sa salive qui est l’eau de son corps, tu prends la maladie. C’est pour cela que dès qu’une personne a l’épilepsie, nous la faisons manger seule. S’asseoir à côté du malade ne donne pas la maladie. Une femme peut avoir l’épilepsie et ne pas transmettre sa maladie à son mari, mais s’ils mangent ensemble elle lui transmettra sa maladie. (O.K.)

 

Ce risque ressenti de contamination conduit à des pratiques d’ostracisme, et l’on imagine l’ampleur de la souffrance des personnes mises à l’écart quand on sait l’importance de la prise en commun des repas dans les liens de sociabilité. Ces malades auront aussi du mal à trouver un conjoint. Difficulté qui semble plus grande pour les femmes car la préparation des aliments est une tâche essentiellement féminine rendant ainsi le risque de souillure des aliments plus élevé. Cette crainte de la contamination conduira aussi des adultes à ne pas porter secours à un jeune épileptique terrassé en brousse par une crise. De même une eau souillée par le corps d’un épileptique détournera de la consommer4.

D’autres maladies, non moins graves, seraient également transmissibles par la salive. Par exemple, on suppose qu’il y a deux formes de lèpres, l’une d’origine divine et l’autre sorcellaire. Cette dernière serait transmissible par la salive.

De même, la tuberculose et la méningite sont redoutées à cause de ce même risque de contamination. De l’avis d’une thérapeute, la toux des jeunes enfants se transmettrait plus rapidement que celle des adultes, par la salive contenue dans les postillons. Ce témoignage évoque ce risque même pour un enfant “au dos”, si sa mère marche dans les vomissures d’un autre enfant malade :

 

La toux des enfants se transmet aussi. C’est kalosabasogosogoni (terme jula lit. “petite toux de 3 mois”). L’enfant tousse et maigrit. Cette toux se transmet. Un enfant passe sa maladie à un autre s’ils boivent ensemble ou s’ils mangent ensemble. Si l’enfant tousse et vomit, dès qu’une femme portant son enfant au dos marchera sur cette vomissure, celui-ci attrapera la maladie.  (S.A.)

 

Pour parer à ce risque, les vomissures sont toujours ramassées ou recouvertes d’une couche de poussière. Mais le ramassage immédiat des vomissures s’explique aussi parce qu’elles sont considérées comme une saleté qui risque de ternir la réputation de propreté de la maîtresse de maison.

Une maladie fréquente comme yimbe qui correspond à sumaya en milieu bambara — et que l’on traduit souvent un peu trop rapidement par paludisme — n’est pas considérée comme pouvant se transmettre par la salive. En revanche, sayi, une maladie5 associée à une forme de “sumaya qui dure” (Roger, 1993 : 88) se transmet, elle, par la salive. Par conséquent, à partir du moment où un malade souffre de cette maladie l’entourage fait en sorte qu’il mange seul et que ses restes de nourritures soient donnés aux chiens.

En réalité, il arrive souvent que certaines personnes continuent à manger ou à boire dans le même récipient qu’un épileptique, un lépreux, un tuberculeux ou une personne souffrant de méningite. Et s’il existe bien la crainte d’attraper la maladie en approchant le malade, on craint aussi de le choquer en s’éloignant de lui.

 

Ici les maladies qui se transmettent sont la méningite, les toux et l’épilepsie. L’épilepsie : si on touche au malade ou bien si on mange avec lui. Ce n’est pas à cause de l’écœurement qu’on refuse de manger avec le malade, c’est surtout à cause de la peur d’attraper cette maladie. Même la femme ne doit pas continuer à manger les restes de nourriture de son mari. Il faut donner les restes aux chiens. Mais il y a toujours des gens qui ne veulent pas laisser manger seul le malade. Ils disent “le malade n’a pas à m’écœurer”, c’est pour cela que les maladies ne finissent pas. Les gens disent toujours “Dieu va nous aider”, mais la maladie arrive à finir les gens de la famille.  (C.Z.)

 

Quoi qu’il en soit, certaines précautions peuvent être adoptées pour limiter les risques de la transmission par la salive alors qu’il semble difficile d’empêcher un autre mode de transmission : lorsque la maladie de la mère se communique à son enfant.

 

La transmission par le sang et par le lait

 

La maladie d’une mère “passe” à l’enfant qu’elle porte pendant la grossesse. Ce mode de transmission s’effectuerait par le biais du sang.

 

J’ai une femme qui souffre de rhumatisme et tous ses neuf enfants ont cette maladie. Quand une femme est malade et qu’elle est enceinte, elle transmet sa maladie à l’enfant car la maladie se trouve dans le sang. (DS)

 

Dans ce mode de transmission, certains informateurs comparent le lien entre l’enfant et la maladie à une sorte de relation de parenté où l’enfant jouerait le rôle de père pour la maladie. La notion de “père” de la maladie rend compte du lien évident entre l’enfant et la maladie “portée” par sa mère.

 

La femme enceinte transmet toujours sa maladie à l’enfant qu’elle porte. C’est la transmission la plus rapide. Dans ce cas, l’enfant est comme un père pour la maladie. Avec le lait, la maladie se transmet aussi. (T.I.)

 

L’inverse peut aussi se dire et c’est alors la maladie qui prend la place de père.

 

Une femme enceinte qui a gnigwobe (sumayaba en jula) transmet la maladie à son enfant. L’enfant naît avec la maladie; dans ce cas gnigwobe devient comme un père pour l’enfant. (O.K.)

 

Sans doute faut-il ici se méfier d’une “ surinterprétation6” en termes symboliques. Cette expression souligne simplement et fortement, de façon métaphorique, les liens entre les maladies de la mère et celles de l’enfant.

De même, l’allaitement est considéré comme une période propice à la transmission de la maladie de la mère à l’enfant. Et les Senufo disent alors que la maladie “passe” par le lait.

 

Une femme enceinte transmet la maladie à son enfant ; elle peut aussi transmettre la maladie par le sein puisque la maladie marche dans tout le corps. (O. D. B.)

 

Cependant des informateurs soutiennent que ce mode de contamination n’est pas systématique puisque la transmission de la maladie dépendrait de la qualité du sang7, quelle que soit la modalité de la transmission. On dit aussi qu’un enfant peut prendre la maladie de sa mère pendant la grossesse ou pendant l’allaitement et n’en souffrir qu’à l’âge adulte ou carrément à l’âge qu’avait la mère quand elle a eu la maladie. Bref, il s’agit ici plus de probabilités que de certitudes stables.

 

Mais tout est une question de chance. Une femme peut avoir la tuberculose et avoir des enfants qui n’auront jamais la maladie qu’elle a. La transmission est aussi liée à la chance. (TI)

 

En pratique très peu de précautions sont prises pour limiter les risques de contamination de la maladie de la mère à l’enfant pendant la période de l’allaitement. En effet, l’utilisation du biberon est encore loin d’être une pratique courante dans ce milieu même si les gens savent que son usage limite le “passage” de maladies d’une mère à son enfant. Ce que l’on observe par contre, c’est que dans certaines situations d’aggravation de l’état de santé d’une mère, un enfant est confié à une femme appartenant au même matrilignage car selon les conceptions nanerge, un individu partage le même lait que les membres de son matrilignage et le mélange des laits avec d’autres n’est pas recommandé. Cependant dans de tels cas, la séparation de la mère et de l’enfant s’explique moins par un souci de transmission que par une incapacité physique de la mère à pouvoir allaiter sa progéniture.

 

La transmission par les rapports sexuels

 

Les rapports sexuels sont cités comme un mode par lequel les maladies peuvent être transmises. Ceci étant, toutes les maladies ne se transmettent pas de cette façon. Par contre, Tchesube est une maladie sexuelle que les informateurs nomment fréquemment comme un exemple de maladie qui se transmet uniquement par voie sexuelle.

 

Tchesube est une maladie qui se transmet seulement par les relations sexuelles, jamais par l’alimentation. (O.K.)

 

Bien qu’il s’agisse d’une maladie associée (du moins implicitement) à un excès de rapports sexuels, tchesube est de l’avis des informateurs, la preuve d’un manque d’hygiène corporelle chez une femme. Le traitement de cette maladie relèverait de la médecine et ses symptômes (maux de bas-ventre et pus) évoquent la syphilis ou la blennorragie. Mais aux dires des Senufo, tchesube a disparu de leur environnement.

On relie aussi tchesube à l’adultère. Car, dit-on, un homme peut, s’il doute de la fidélité d’une épouse, “mettre” la maladie dans son corps afin qu’elle la transmette à un partenaire illégitime lors d’un rapport sexuel.

 

Tchesube est une maladie grave. Ce sont les hommes qui fabriquent cette maladie et la mettent sur leurs femmes. Dès que la femme a des rapports sexuels avec un autre homme, celui-ci attrape la maladie. Il a ensuite mal au ventre. Ce sont les gens qui donnent la maladie. (S.K.)

Il y a plusieurs sortes de tchesube : les parties sexuelles font mal, on est constipé, on ne peut plus uriner ; ce sont les gens qui fabriquent tchesube. Ce ne sont pas les femmes qui donnent la maladie mais c’est à cause d’elles qu’on attrape cette maladie. Si un homme fait ce médicament à sa femme, tous les hommes qui auront des rapports sexuels avec elle auront cette maladie. (T.L.)

 

Les conceptions senufo supposent que l’époux lui-même peut contracter la maladie s’il ne pense pas à l’“extraire” du corps de son épouse avant la reprise des rapports sexuels avec elle. On prétend également que dans certains cas, si la femme ne contamine aucun partenaire (amant ou époux), c’est elle qui contracte alors la maladie. C’est pour cela que les informateurs comparent souvent tchesube à un piège qui guette trois personnes : l’amant, le mari et la femme.

 

Quand tchesube attrape une personne, le bas-ventre enfle avec douleurs terribles ; le sexe de l’homme grossit, il y a des boutons et du pus. À ce moment, l’homme sait qu’il a été piégé par le mari d’une femme. Ce sont donc les hommes qui donnent cette maladie mais les blancs ont trouvé le médicament. Tchesube est une maladie grave car elle peut conduire à l’impuissance. (O.K.)

 

La particularité des descriptions de ce type de contamination réside dans le fait qu’il ne s’agit pas toujours d’un malade qui transmet la maladie à une personne saine. Une personne a priori saine contamine une autre à cause d’une transgression sexuelle. Tout se passe comme si la femme servait de “vecteur” ou de courroie de transmission de tchesube.

Cependant, d’autres informateurs n’associent pas tchesube uniquement aux rapports adultérins et considèrent qu’il s’agit simplement d’une maladie qui se transmet lors d’une relation sexuelle qu’elle soit légitime ou pas. Pour d’autres, il n’est même pas toujours nécessaire d’avoir eu un contact sexuel pour contracter ce type de maladie. Ainsi, toute maladie entraînant l’écoulement d’un liquide du sexe se transmettrait en utilisant le même siège qu’un malade.

 

Si tu as une maladie et qu’un liquide coule de ton sexe dès qu’une personne saine s’assied sur un siège que tu as occupé, elle attrape la maladie. C’est comme si tu as une chose vivante qui tombe ; alors il lui faut un corps pour continuer à vivre. (T.I.)

 

Selon une thérapeute mossi réputé pour l’efficacité de ses soins, la propagation des maladies sexuelles chez les femmes serait due à l’utilisation de la même table d’accouchement à la maternité. À ses yeux le savon seul ne suffirait pas à désinfecter.

 

Je soigne aussi les adultes. Tu as vu la femme qui vient de se lever, elle est venue pour elle-même. Il y a quelque chose sur son sexe qui a la forme d’un épis de maïs, c’est rouge, et il faut que cette chose rentre. Elle a un liquide qui coule de là. Si on attend trop longtemps, on ne peut plus soigner la maladie. C’est une maladie qui fait maigrir et peut tuer. C’est aussi une maladie qui se transmet facilement. Maintenant qu’elle est partie, je vais laver le siège avec de la potasse et du citron pour faire partir la maladie. Sinon si une autre personne s’assoit sur le siège, elle attrapera la maladie si son sang est léger. Beaucoup de femmes attrapent cette maladie pendant leur accouchement au dispensaire parce qu’elles se sont couchées sur la maladie d’une malade. (S.A.)

 

Il s’agit là d’un discours de spécialistes et dans la vie courante, il est rare d’observer le lavage d’un siège parce qu’il aurait été utilisé par une personne souffrant d’une maladie sexuelle8.

La transmission par les urines 

 

Le contact avec les urines, par proximité ou en marchant dessus, faciliterait aussi la transmission de certaines maladies.

 

Marcher dans les urines d’un malade peut donner la maladie. C’est pour cela que nous disons que la maladie s’attrape par le pied. Une personne malade urine, toi tu vas uriner au même endroit si la chaleur de son urine monte sur toi, tu attrapes la maladie.  (O. D. B.)

 

De même, le fait d’uriner sur les urines d’un malade pourrait permettre la transmission d’une maladie. Les Senufo considèrent que les urines dégagent de la chaleur et que le contact avec la maladie s’établit par le biais de cette chaleur.

 

On peut aussi attraper les maladies par les urines. Une personne malade urine et toi tu viens uriner au même endroit alors que son urine n’est pas encore sèche, tu attraperas la maladie. En urinant sur les traces d’urines, la chaleur monte vers le sexe de la femme. (O.K.)

 

Tandis que certains informateurs prétendent que n’importe quelle maladie serait transmissible par l’intermédiaire des urines, d’autres au contraire soutiennent que seules les maladies de sorciers et les maladies sexuelles, à l’exception du sida, peuvent être transmises par les urines.

Tchesube s’attrape par les urines. Les maladies que les gens donnent s’attrapent de cette manière aussi. Le sida ne s’attrape pas de cette façon là. Si tu as des rapports sexuels avec une personne qui a le sida et que vous avez le même sang alors tu peux attraper la maladie.  (O. D. B.)

 

Les urines non sèches auraient une forte capacité de contamination à cause de la chaleur corporelle qu’elles dégagent. Ainsi, les toilettes sont perçues comme un lieu propice à la contamination par l’intermédiaire des urines ou des eaux de toilettes.

 

Tchesube : une personne a cette maladie, elle se lave avec un médicament si tu rentres dans cette eau tu attrapes la maladie. C’est pour cela que les gens ne rentrent pas dans n’importe quelle toilette. (C.Z.)

 

C’est pour cela qu’on évitera de marcher dans les eaux de toilettes car elles véhiculeraient les saletés et les maladies du corps.

 

Les urines aussi transmettent les maladies, c’est la même chose que ce que je viens de te dire. Tu déposes la chose vivante qui ne cherche qu’à vivre dans un corps humain, dès le premier contact, elle rentrera dans ton corps. (T.I.)

 

Les femmes seraient les premières touchées par ce mode de contamination à cause de la position basse qu’elles prennent pour uriner. C’est pourquoi il est préconisé de verser de l’eau sur les urines pour atténuer “la chaleur“ qui s’en dégage. Discours surtout, puisqu’en réalité, une telle pratique est peu répandue dans la région.

 

Les urines transmettent aussi les maladies. Nous ne savons pas si les tas d’ordures transmettent les maladies. Mais ce qui est sûr, ce sont les toilettes. Une personne malade se lave ou urine, si après tu te laves au même endroit la chaleur de sa maladie monte sur toi et tu prends la maladie. Les urines dégagent de la chaleur. Quand une personne urine même si l’urine sèche, dès que tu urines à cet endroit la chaleur se dégage et monte vers ton corps. Si la personne verse de l’eau sur ses urines, il n’y a plus de chaleur … Mais ici il y a beaucoup de gens qui n’utilisent pas d’eau pour uriner dans les toilettes. Quand une personne malade se lave, elle met à terre sa maladie, elle disperse sa maladie. (…) Toucher un malade ne donne pas la maladie, c’est l’eau de la toilette qui donne la maladie. (T.L.)

 

Cependant, une personne malade continue à utiliser les toilettes communes. Rarement, quand son état de santé est jugé grave et contaminant, son entourage peut décider de l’éloigner des toilettes communes.

En revanche, le contact avec les selles n’est pas cité comme un mode de transmission des maladies. Sans doute à cause d’une conception des selles comme résultant d’une simple transformation des aliments consommés, alors que les urines seraient en relation étroite avec le sang et ses autres liquides du corps.

 

Les maladies ne se transmettent pas par les selles. Les urines sont les liquides du corps et la maladie rentre dans le liquide du corps. Par contre les selles sont ce que nous mangeons et les maladies ne se mélangent pas aux aliments dans le corps. (T.L.)

 

Un contact direct avec les selles se pose moins que pour les urines puisqu’elles se font encore largement en pleine nature. Les quelques latrines constituées d’un trou à ciel ouvert se limitent souvent aux habitations des fonctionnaires et à certaines concessions appartenant à des notables villageois. Un vieux paysan voyait d’ailleurs dans l’utilisation des latrines la raison de l’abondance actuelle des maladies.

 

Maintenant les temps ont changé, on creuse des trous pour faire les selles, c’est aussi pour cela que les maladies sont nombreuses maintenant. Nous faisons les selles sur celles des autres et à chaque fois on prend la chaleur des autres selles qui montent. (S.K.)

 

La transmission héréditaire

 

Les maladies se transmettraient aussi au sein des lignées paternelle et maternelle. Par exemple, la maladie d’un père de famille “passe” (doro) à ses enfants ou à certains d’entre eux. Les maladies respiratoires et les affections dentaires sont citées comme des exemples de maladies qui seraient transmissibles par ce biais.

 

Il y a des maladies de famille. Ton père a la maladie, il meurt. Il peut arriver que tu aies la même maladie à l’âge de ton père. Les maladies de patrilignage ou de matrilignage sont surtout les maladies respiratoires. (O. K.)

Les maux de dents sont une maladie de lignage. On peut manger sans crainte avec une personne qui a mal aux dents car on sait qu’on ne va pas attraper sa maladie si on n’est pas dans le même lignage. (D. S.)

 

La transmission par la tension du regard

 

Le croisement du regard d’un malade suffirait à contracter certaines maladies. Il s’agit en l’occurrence de maux d’yeux dont les descriptions se rapprochent de la conjonctivite. Ces maladies se transmettraient sous la pression du regard, et en fixant une personne qui a mal aux yeux, on contracterait notamment la maladie si une larme venait à l’œil au moment du regard9.

 

La transmission par le vent

 

Le vent est largement considéré comme un élément de propagation des maladies. Chaque type de vent apporterait son lot de maladies : la tuberculose, la méningite, la rougeole, et la varicelle sont régulièrement citées.

 

Tu vois comment va la fumée ? Alors, la maladie vient aussi de cette manière. Elle vient de certains endroits et se déplace par le vent. La maladie marche avec le vent. (…) Les maladies du vent ; ça peut être sumayaba, la toux ou bien la méningite. Chaque vent amène sa maladie. Quand c’est grave, on dit aux femmes de ne plus aller au dispensaire avec les enfants. La méningite s’attrape et c’est surtout sur les enfants que la maladie tombe. Les enfants sont faibles. (…) C’est la saleté qui rend malade et c’est le vent qui amène la saleté. (CZ)

 

Au plus proche, partager le même air que certains malades serait contaminant. Ainsi certaines maladies, disparues de nos jours, sont encore évoquées comme forè qui laissait le corps couvert de plaies dont coulait un liquide purulent. Cette maladie était très contagieuse car même en évitant de manger avec le malade, on pouvait attraper la maladie en partageant le même air que lui. Quand une personne mourait de cette maladie, on faisait sortir son corps par une ouverture spécialement faite à cette occasion pour éviter d’être contaminé par l’intermédiaire du même air que le cadavre.

Le vent transporte les saletés d’un village à un autre, d’une région à une autre et même d’une ethnie à une autre. Les Senufo attribuent l’avènement de nouvelles maladies à l’arrivée de populations nouvelles dans la région.

 

La maladie marche, elle vient de l’intérieur du pays et maintenant nous sommes mélangés et la maladie circule entre les gens plus facilement. Le vent aussi amène les maladies. (T. L.)

Le vent amène la maladie des autres pays. C’est la chaleur des maladies que le vent amène. La respiration c’est le vent, et nous respirons le vent qui contient les maladies. Les maladies nouvelles, en ce moment, ce sont les Mossi qui sont descendus avec les maladies ici. Autrefois nous n’avions pas ces maladies là. Maintenant nous nous sommes mélangés et c’est pour cela que les maladies sont nombreuses, car les maladies se sont mélangées. Avant chaque ethnie avait ses maladies qu’elle pouvait soigner. Les Mossi avaient les leurs, nous, nous avions les nôtres. Les maladies se sont mélangées comme des races de graines. (O. K.)

 

Le fait de rendre les étrangers responsables de l’avènement de nouvelles maladies n’est pas une originalité senufo10. Car “la peur conduit au repli et à la recherche de responsables” (Bourdelais, 1989 : 19).

 

 

Pratiques d’hygiènes ?

 

 

Tous ces discours populaires sur la propagation des maladies laissent penser qu’il existe des pratiques locales orientées vers la protection du corps. Ils présupposeraient d’une certaine manière des pratiques d’hygiène. Et pourtant, à écouter les agents de santé, les pratiques relatives à l’hygiène seraient inexistantes dans le milieu senufo. Le responsable du centre de santé de K. nouvellement affecté dans la région explique la fréquence de certaines maladies (le paludisme dont il estime soigner près de 28 cas par semaine, les diarrhées et les dysenteries amibiennes) par un manque d’hygiène des populations. Selon lui cette absence d’hygiène n’est pas une particularité senufo et il l’aurait observé dans d’autres sociétés. Il prend un exemple à propos de l’absence de latrines.

 

Il y a très peu de puisards par exemple. L’une des choses que nous faisons est la suivante : nous rencontrons le délégué local, on travaille avec les notables. Si les gens arrivent à comprendre cela et qu’ils font des puisards, les autres imitent. J’ai déjà pratiqué cela dans des villages de la région de Tenkodogo (Mossi), à Dori (Peul) où je suis resté cinq ans et aussi à Ouargaye dans le pays bissa. Sincèrement les pratiques des Senufo, des Peuls et des Bissa sont les mêmes. À Ouargaye par exemple, il fallait absolument que les gens aient des latrines, ils déféquaient dans la nature comme ici ; ceci est grave pour l’hygiène. Dans les alentours de Dori c’est la même chose. Ici, je viens d’arriver et je suis encore dans une phase d’observation. Je veux savoir ce qui se passe réellement et ce que nous pouvons faire et demander au délégué de l’aide pour faire ce que nous avons envie de faire. (OA)

 

Les conditions d’évacuation des eaux usées sont aussi citées.

 

De temps en temps, nous on donne des conseils d’éducation pour la santé. Par exemple si nous savons qu’une personne souffre du palu et qu’elle a fait plusieurs crises de suite, on lui dit : “c’est le palu, c’est le moustique qui transmet la maladie” et on lui demande si dans sa cour il n’y a pas de retenue d’eau. Généralement ici, il n’y a pas de puisards dans les douches, ce sont des nids de moustiques ; dans ce cas, on lui dit de trouver une solution à cela qu’elle fasse un puisard. On lui conseille aussi l’utilisation d’huile de vidange pour les eaux sales. On lui demande si c’est possible d’acheter une moustiquaire. (O. A.)

 

Le personnel soignant déplore fréquemment le manque d’hygiène corporelle au sein des populations et ce reproche est fréquemment adressé par les matrones aux parturientes au moment de l’accouchement. Ainsi la réaction d’une matrone à la suite d’un toucher vaginal à une jeune parturiente fut un air d’écœurement face à ce qu’elle ressentait comme une mauvaise odeur du corps.

 

L’odeur ! Ça fait peut être cinq jours qu’elle ne s’est pas lavée. Il y a des fois, je refuse de faire un toucher à la femme tant qu’elle ne se lave pas. (…). C’est pour cela que souvent quand je vois que la femme est très sale, je prescris de la nivaquine en lui disant de revenir le lendemain. Je lui dis de prendre deux comprimés le matin, deux le midi et deux le soir et je sais très bien qu’elle accouchera dans la nuit chez elle. Le lendemain, ils reviennent me dire qu’elle a accouché. Moi je reste tranquille. Je veux bien faire mon travail, mais je veux continuer à manger. Une fois, j’ai eu une femme qui était âgée. La première fois, je lui ai dit qu’elle était sale. La deuxième fois, elle est encore venue pour accoucher sale, je l’ai renvoyée pour qu’elle aille se laver. Elle n’est pas revenue. Certaines femmes sont tellement sales qu’on voit des couches qui ressemblent à du lait caillé sous les aisselles… (T. M.)

 

Ce jour-là, la jeune parturiente n’a pas été renvoyée chez elle. Elle accouchera d’un mort-né. Et les mots de l’accoucheuse furent des mots de culpabilisation et non de consolation.

 

Quand je te dis de pousser, tu refuses, voilà le résultat : mort-né ! 

 

Il n’y aurait donc pas selon le personnel soignant, de pratiques d’hygiène au sein de la population. Mais ce qu’on semble déplorer le plus est le fait que les populations ne tiennent pas compte des conseils qui leurs sont prodigués.

 

Le problème c’est quand on parle, ils écoutent, ils sont d’accord, mais quand ils arrivent chez eux, c’est le contraire. (…) Les gens ne sont pas faciles, il faut aller doucement. Ils disent : “quand tu viens pour ton travail, fais ton travail et pars. Si on ne les voit pas au dispensaire, ils considèrent que ce n’est plus dans le cadre du travail, ils disent que tu cherches à faire de la politique ou bien que tu veux te mêler de leurs affaires villageoises. Le soignant pour eux doit être dans sa blouse pour soigner, faire des injections. Par rapport aux campagnes de sensibilisation aux pratiques d’hygiène, ils se disent qu’ils connaissent. Nous profitons des campagnes de vaccination, on choisit sur place un cas de maladie et on sensibilise. On fait aussi des visites à domicile, c’est comme ce que tu fais, tu vas chez les gens et tu regardes comment ils font. Vous observez et après on récapitule ce qui va à l’encontre de la santé. (OA)

 

Ces désaccords sont fréquents au sein du dispensaire même si une aide assistante sociale me confiait que les femmes autochtones pratiquaient plus l’hygiène que les Mossi.

 

Je n’ai pas de problème avec les femmes du village. Elles pratiquent l’hygiène. Elles sont propres. Le problème, c’est avec les étrangères. Elles sont sales. Ce sont les Mossi, elles ne pratiquent pas du tout l’hygiène.

Mais prenons un peu de recul. L’hygiène, on le sait, est une notion liée à l’histoire des mœurs. “La saleté absolue n’existe pas, sinon aux yeux de l’observateur” (Douglas, 1992 : 24). A chaque société, ses critères de saleté et de propreté (Peeters, 1982 ; Vigarello, 1985 & Poloni, 1991) et c’est pourquoi j’ai choisi d’observer les pratiques quotidiennes qui sont en rapport avec l’entretien du corps, la transformation des aliments et la gestion de l’environnement.

 

 

Une morale et des pratiques de propreté

 

 

Interroger les règles de la propreté dans un univers social, suppose de dépasser certaines positions “simplistes” se traduisant par des actions de “conscientisation” ou de “culpabilisation” des conduites des populations (Poloni, 1991 : 274). En fait, ces pratiques locales de propreté obéissent à des codes sociaux que nous allons maintenant brièvement présenter.

 

La propreté, une affaire de femmes ?

 

Les actes de propreté concernent les hommes autant que les femmes, mais la propreté est plus attendue des secondes plus que des premiers. En effet, les femmes sont impliquées dans pratiquement toutes les sphères de la propreté : l’entretien du corps, la préparation des aliments, l’entretien de l’espace habité. Quiconque veut observer les pratiques de propreté est donc obligé de s’intéresser aux activités féminines, et de ce fait, le manque de propreté chez une femme n’implique pas les mêmes réactions de la part de l’entourage que lorsqu’elle est constatée chez un homme. La reconnaissance de la saleté chez une femme peut même entraîner un divorce11. Elle peut aussi être une source de honte12. Mais alors en quoi consiste socialement la propreté ?

 

Les éléments de la propreté

 

De l’eau pour le corps, le linge et la vaisselle

 

L’eau intervient pour une grande part dans les pratiques de propreté. On pourrait même dire qu’il n’y a pas de propreté sans eau. Elle est exigée, tout d’abord, pour l’entretien du corps. Un corps propre est avant tout un corps lavé. Si on attend généralement la fin de la journée pour prendre une douche qui délasse, certaines parties du corps (visage, mains et pieds) doivent être lavées dès le réveil matinal. La règle minimale de propreté corporelle impose qu’un individu se lave au moins le visage dès son réveil.

La propreté est liée aux rapports entre un individu et autrui. On ne mange et on n’entreprend une conversation qu’une fois le visage lavé. La toilette matinale s’associe à un code du savoir-vivre.

La brillance de la peau est également un critère de propreté notamment chez les bébés et les femmes. Ainsi, les lavages quotidiens des bébés sont-ils accompagnés de séances de massage au beurre de karité. Ces massages apaisent, et sont aussi destinés à rendre de la vivacité et du tonus au corps. On utilise après la toilette de la pommade généralement à base de beurre de karité ou bien de fabrication industrielle pour donner une peau brillante. Si on peut y voir de la coquetterie féminine, ces pratiques sont aussi une exigence de propreté. Une peau féminine sèche est perçue comme étant sale. Par contre sa luisance reflète son état de propreté.

Les vêtements dénotent aussi la saleté ou la propreté d’un individu, et on doit les changer ainsi que le linge de corps après chaque toilette. La blancheur et l’éclat du linge est un critère de propreté. De ce fait, l’utilisation du bleu industriel intervient au cours de la lessive. Inversement, le vêtement un peu jauni est signe de saleté. Il est bien évident que les fumées de cuisine, les activités champêtres, la poussière et la boue rendent difficile l’usage quotidien du blanc. Les vêtements blancs sont donc portés à des moments situés en dehors des activités quotidiennes.

Si la saleté se voit, elle se sent aussi. L’odeur du corps et du linge est un critère de propreté. Laver les habits c’est aussi les débarrasser des mauvaises odeurs d’urine et la saleté d’une femme sera critiquée en évoquant ces odeurs.

La vaisselle est un autre registre où l’on observe des signes de propreté de la femme. Les femmes disent que la vaisselle doit être faite après le balayage de la cour pour éviter de recouvrir les plats par la poussière soulevée. Mais en réalité, j’ai pu remarquer qu’elle est faite en fonction des disponibilités et des urgences. On s’attache ainsi à éliminer les saletés visibles des plats et la propreté des ustensiles de cuisine est jugée à leur éclat. Seaux, marmites et plats en aluminium doivent briller pour être considérés comme propres. Que les marmites d’une femme soient sales et c’est la honte pour elle ! Une adulte obligera une fillette à laver le dos noirci de la marmite qui doit aussi briller de l’extérieur. Une vieille parente en visite reprochera aux jeunes femmes la noirceur de leurs marmites qui à ses yeux rappelle le comportement des femmes mossi…

 

La mousse du savon et la désinfection de la potasse

 

L’usage du savon accompagne les pratiques de propreté, il nettoie le corps, les vêtements et les ustensiles de cuisine. On utilise de moins en moins le savon local à base de potasse et de beurre de karité et le savon moderne devient de plus en plus courant.

Mais ce qui semble le plus attendu d’un savon est que son contact avec l’eau produise de la mousse. Selon les conceptions locales, un savon qui lave est un savon qui mousse. De même, une eau difficile à faire mousser au contact du savon ne serait pas une “bonne” eau. En dépit d’un emplacement distancié des concessions, la difficulté à produire de la mousse au contact du savon amène souvent les femmes à abandonner un puits ou un forage.

 

Les vertus protectrices et purificatrices de l’encens

 

Certains soins s’accompagnent aussi de la fumigation d’encens pour chasser de l’environnement du malade les mauvais génies. Mais en plus de sa vertu protectrice, l’utilisation de l’encens se double d’une vertu purificatrice. On l’utilise aussi pour rendre propre. En effet, si l’on peut sécher ou laver les chiffons et nattes de couchage mouillés par les urines nocturnes des enfants, on utilisera de l’encens pour chasser les mauvaises odeurs de la maison.

S’agissant des toilettes, toute tentative de lavage s’annonce difficile sinon impossible à cause de la qualité des sols. Aucun moyen n’est utilisé pour atténuer les odeurs gênantes qui se dégagent des toilettes contrairement à ce qui a été par exemple observé dans les quartiers périphériques de Ouagadougou (Poloni, 1991 : 276). Cependant l’encens est davantage utilisé pour ses vertus thérapeutiques que pour ses propriétés assainissantes. L’encens brûlé uniquement pour donner une odeur agréable à la maison reste l’apanage de quelques femmes qui ont pour la plupart une connaissance des pratiques urbaines.

 

De quelques interprétations du balayage

 

Le balayage est une pratique importante qui confère propreté à l’espace habité (takarge) en le débarrassant des saletés matérielles. Il s’agit d’une activité essentiellement féminine qui n’est pas sans quelques résonances symboliques. Ainsi une femme évitera de passer le balai sur les pieds d’un homme car elle risquerait, dit-on, de le rendre célibataire.

Quotidiennement la maison est balayée ainsi que la cour et le coin de cuisine, les espaces ombragés utilisés pour les repas et les causeries. L’aire de cuisine est sans doute l’endroit le plus soumis au balayage, à chaque fois qu’on s’apprête à faire du feu.

Le balayage s’effectue le matin et le soir. Certaines raisons de ce choix sont d’ordre symbolique. Par exemple, balayer la nuit serait cause d’infécondité ou de pauvreté13. Ceci étant, les actes de balayage peuvent recevoir une autre interprétation qui ne contredit pas du tout celles qui viennent d’être évoquées. Balayer n’est pas uniquement un acte technique (élimination des saletés) ou symbolique. Il s’agit aussi d’un acte imposé par le système de normes. Balayer est un acte par lequel une femme revendique son statut de femme respectable.

 

Des moments de propreté

 

Les moments où l’on prépare les repas sont des occasions pour de juger de la propreté ou de la saleté d’une cuisinière. Poser la marmite de to (pâte de mil) au feu sans avoir balayé le coin de cuisine et nettoyé les cendres du foyer dénote de la négligence d’une femme. De même la vue de déchets d’animaux domestiques ou d’enfants (selles ou morves) traînant à côté du foyer souligne un manque de propreté. La préparation des aliments nécessite l’éloignement des déchets animaux et humains et la cuisinière qui ne peut empêcher son bébé de déféquer pendant qu’elle prépare le repas, s’arrangera pour éloigner rapidement de tels déchets afin de ne pas être traitée par son entourage de femme sale.

 

La séparation des saletés

 

Une première distinction est corporelle. L’utilisation de la main gauche ne doit pas selon les normes nanerge intervenir dans de nombreuses activités en rapport avec la confection des aliments. Comme chez les Mossi, “les préparations exigeant malaxages ou brassages (…) ont toujours été effectuées exclusivement de la main droite. Une telle pratique assure de la séparation des ordres, de la discrimination entre le propre et le sale, et plus largement du pur et de l’impur” (Poloni, 1991 : 277).

La vaisselle et la lessive, considérées comme des activités sales, se feront au bord de puits qui sont généralement publics et situés en dehors des concessions. Dans les cours où il y a un puits, un coin est réservé spécialement à de telles activités.

La propreté intègre également la séparation des espaces et des objets qui leurs sont affiliés. Certains objets en contact avec les toilettes telle la bouilloire seront mis à l’écart des activités liées à la transformation alimentaire. L’utilisation d’une bouilloire pour rincer une marmite ménagère est considérée comme sale et l’on distingue souvent entre un sceau destiné à la toilette et un autre essentiellement réservé à la cuisine.

Conclusion

 

 

Les pratiques et les représentations sociales se transforment et les conceptions de la transmission et de la propreté ne sauraient constituer des exceptions. Par le contact avec la ville, avec d’autres populations mais aussi avec la bio-médecine, les mœurs changent. Le parfum et l’encens (utilisés uniquement pour leurs vertus odorantes) entrent dans les mœurs locales par le contact avec la ville et plus spécialement avec le milieu bambara. De même, l’introduction de la salade verte dans les modes de consommation culinaires s’accompagne souvent du lavage des feuilles avec de l’eau de javel ou du permanganate de potassium. Ce sont là quelques faits qui témoignent de la progression de la conception hygiéniste dans les milieux populaires.

L’analyse des représentations relatives à la transmission et à quelques codes de propreté a permis de mettre en évidence que la prévention bien qu’importante dans l’univers cognitif des acteurs sociaux ne détermine pas forcément toutes leurs pratiques et notamment celles associées à la propreté. Ces remarques tendent à montrer que le domaine de la transmission fait partie des “savoirs-représentations” tandis que la propreté se range plutôt du côté des “savoirs-actions”. Les unes se confinent largement dans la sphère du discours, les autres se situent du côté des pratiques. “Transmission” et “propreté” ne sont pas dans un rapport de stricte détermination.

De plus, l’interprétation des codes de propreté exige plusieurs niveaux de lecture. S’ils dépendent effectivement des contraintes économiques et écologiques (Poloni, 1991 : 275), ils font aussi partie des normes de savoir-vivre. La saleté est quelque chose que l’on craint moins à cause d’un risque de contamination de la maladie qu’en fonction d’un jugement de valeur porté par les autres. Si la propreté se voit et se montre, la saleté se dit et suscite la critique de l’entourage. Désapprobation qui peut, dans la logique senufo, susciter de la honte. Ce qui soulève d’autres questions…

 

 

Bibliographie

 

 

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DUMESTRE G., TOURE S., 1998, Chroniques amoureuses au Mali, Paris, Karthala.

DUPIRE M., 1985, “Contagion, contamination, atavisme : trois concepts sereer ndut (Sénégal)”, L’Ethnographie, tome LXXXI, n° 96-97 : 123-139.

JAFFRE Y., 1999, La visibilité des maladies des yeux, in La construction sociale des maladies. Les entités nosologiques populaires en Afrique de l’Ouest, Jaffré Y. & Olivier de Sardan J.-P. (eds) Paris, PUF : 337-357.

JAFFRE Y. & OLIVIER de SARDAN J.-P., 1999, La construction sociale des maladies. Les entités nosologiques populaires en Afrique de l’Ouest, Paris, PUF 

OLIVIER DE SARDAN J.-P., 1982, Concepts et conceptions songhay-zarma, Paris, Nubia.

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POLONI A., 1990, “Sociologie et hygiène. Des pratiques de propreté dans les secteurs périphériques de Ouagadougou”, in Fassin D. & Jaffré Y. (éds.), Sociétés, santé et développement, Paris, Ellipses/Aupelf, : 273-287.

ROGER M., 1993, “Sumaya dans la région de Sikasso : une entité en évolution”, in Brunet-Jailly J. (éd.), Se soigner au Mali. Une contribution des sciences sociales, Paris , Karthala-ORSTOM : 83-125.

VIGARELLO G., 1985, Le propre et le sale. L’hygiène du corps depuis le Moyen Age, Paris , Seuil.

 

1 “L’idée que nous nous faisons de la maladie n’explique pas (…) toute la gamme de nos réactions à la saleté, que nous la nettoyions ou que nous l’évitions. La saleté est une offense contre l’ordre. En l’éliminant, nous n’accomplissons pas un geste négatif ; au contraire, nous nous efforçons, positivement, d’organiser notre milieu ” (Douglas, 1992 : 24)

2 Le travail d’enquête a été effectué de fin janvier à fin février1999 à Kourouma, village de 5500 habitants situé à 80 kilomètres au nord-ouest de Bobo-Dioulasso (Burkina Faso). Des entretiens non directifs sur le thème de la transmission des maladies ont été effectués auprès de la population locale. D’autres ont été conduits avec des personnels de santé. Nous avons aussi observé des conduites pour appréhender les pratiques en matière de saleté. Enfin de longs moments ont été consacrés à l’observation des interactions entre soignants et soignés au dispensaire et à la maternité.

 

3 Il s’agit ici de ce qui est perçu, c’est à dire les crises convulsives. Voir dans ce même ouvrage l’article de Arborio. Dans tout notre texte, nous utilisons les termes médicaux (tuberculose, méningite, etc.) comme une traduction “naïve” des termes locaux

4 Dans un rapport de recherche sur les stratégies d’acteurs et les jeux de pouvoirs autour du service de l’eau à Bandiagara en milieu dogon, il est noté qu’après la chute d’une épileptique dans un puits, il a fallu des pratiques de purification de l’eau (tirage de 100 seaux d’eau sur les conseils d’un marabout et versement de 20 litres de chlore par un agent du service de l’hygiène) pour que les gens recommencent non sans crainte à la consommer (Bouju, 1998 : 21-22).

5 Sur l’ensemble de ces pathologies ressenties notamment dans l’aire mandingue, nous renvoyons à Jaffré & Olivier de Sardan (2000).

6 En ce qui concerne les écueils de la surinterprétation, cf. Olivier de Sardan (1996).

7 Les Senufo expriment la bonne qualité du sang en lui attribuant une amertume. Un bon sang serait amer (soro). Ce type de sang (sisamb’a soro) témoigne de la santé et de la force de caractère d’une personne, caractéristique censée empêcher le développement des maladies. On dit aussi de quelqu’un qui a le sang “amer” qu’il peut difficilement être la victime d’un sorcier. Cette qualité du sang à travers sa prétendue amertume a également été soulignée chez les Lobi, voisins des Senufo. Cf. Cros (1990 : 28).

8 Ceci peut cependant s’observer. Ainsi, chez les Nanerge, on considère une catégorie sociale, les Cili (les hommes pratiquent la cordonnerie et les femmes la poterie) comme des gens “ souillés ”. Ainsi, tout rapport sexuel et toute alliance matrimoniale sont proscrits avec un membre de ce groupe. Mais en dehors de cet interdit matrimonial, les contacts physiques avec les Cili sont limités. En février 1994, alors que des jeunes potières me rendaient visite, je vis un jeune paysan qui se trouvait là, refuser avec un air de dégoût d’occuper la place que venait d’occuper mes visiteuses. Doris Bonnet (communication personnelle) dit avoir assisté en 1977, en pays mossi à une scène comparable : lors d’une consultation une femme refusa de poser son enfant, là où, une autre femme s’était assise et avait fait une fausse couche.

9 Marguerite Dupire (1985 : 125) notait une forme de contagion similaire chez les Sereer Ndut du Sénégal, pour des remarques plus larges, cf. Jaffré (1999).

10 En Afrique, il est fréquent d’entendre les gens rendre les Européens responsables de l’avènement du sida. Au XIXème siècle en France, quand commencèrent les épidémies de choléra, les étrangers étaient accusés et maltraités (Bourdelais : 1989)

11 Dans le recueil de chroniques amoureuses rassemblées par Gérard Dumestre et Seydou Traoré (1998 : 163), il y en a notamment une où un pêcheur raconte qu’il a répudié sa femme à cause de sa saleté.

12 Cette conception se retrouve aussi en milieu songhay-zarma où il est dit par exemple qu’une concession sale est la honte pour une femme (Olivier de Sardan, 1982 :184)

13 De tels faits sont soulignés aussi en zone mossi (Poloni, 1991 : 279). La nuit tout comme le milieu de journée sont considérés comme étant des moments idéaux pour la présence des génies parmi les humains. L’acte de balayage susciterait leur colère qu’ils manifesteraient en attribuant des infortunes telles l’infécondité et la pauvreté. De telles conceptions sont largement partagées dans de nombreuses sociétés ouest-africaines.