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THESE
Savoir nomade ou no man's
land ? L'anthropologie médicale : histoires d'un nom, usages
d'un concept en France, Grande Bretagne, Italie, Pays Bas.
Nicoletta Diasio, EHESS, Paris, 10 octobre 1996.
Le défi que nous avons choisi de relever dans cette thèse
est celui lancé par M. Mauss dans son essai précurseur
sur les techniques du corps : pénétrer aux frontières
de deux sciences - l'anthropologie et la médecine - pour en
saisir les problèmes urgents, les notions fondatrices et les
acteurs de crise. Nous avons donc entrepris un voyage épistémologique
autour d'un savoir, l'anthropologie médicale, qui pose des questionnements
sur l'éclatement des sciences anthropologiques, sur le processus
de spécialisation et de professionnalisation du métier
d'ethnologue, sur les certitudes d'une biomédecine qu'on se
plaît à définir triomphante et sur les transformations
qui affectent le rôle social du médecin.
Dans ce but, nous avons choisi d'adopter une méthode comparative,
d'analyser la genèse de ce domaine dans l'histoire de quatre
traditions scientifiques nationales - celles française, britannique,
italienne et hollandaise - ainsi que son installation dans les pratiques
et les représentations de ses acteurs contemporains. Dans une
première section, nous avons donc défini le contexte de
notre enquête et retracé la fondation de ce champ contesté
aux États Unis à partir des années 50. La deuxième
partie du travail envisage une archéologie comparée des
savoirs sur le normal/pathologique et sur le même/différent,
et de leurs rencontres dans les quatre pays en question. Nous avons
donc retracé les liens de filiation et les facteurs de rupture
entre la médecine et l'anthropologie de la moitié du XIXème
siècle jusqu'à la fin des années 60. Dans la troisième
partie, nous avons enfin posé la question d'une nouvelle alliance
aujourd'hui, à travers l'analyse de 60 récits de leur
expérience par autant d'anthropologues et de médecins
impliqués dans le domaine. Ces biographies intellectuelles et
professionnelles ont permis de saisir la complexité des modes
d'entrée dans le domaine, les formes, les problèmes et
les atouts de la cohabitation, les opinions conçues à
l'égard de l'application de ce champ de savoir et les représentations
sur le rôle de l'anthropologue médical.
Notre parcours nous a ainsi permis d'expliciter à quel point
des identités savantes et professionnelles puisent à
des facteurs de reconnaissance et de légitimité nettement
enracinés dans des traditions intellectuelles, et de rendre
compte d'une polysémie du mot "anthropologie" qui est
à l'origine de malentendus, mais aussi de croisements féconds.
Ainsi, à côté d'une anthropologie médicale
sans médecine chez certains ethnologues et d'une demande d'anthropologie
sans anthropologues chez plusieurs médecins, nous avons répertorié
d'autres métissages de la pensée et de la pratique. Ces
métissages ont abouti à une anthropologie médicale
spontanée - comme dans le cas par exemple des médecins
de province ou des médecins coloniaux au XIXème siècle
- ou dessinent chez nos contemporains un champ de compétences
débouchant soit sur une pratique professionnelle hyperspécialisée,
soit sur un espace de liberté intellectuelle.
Mais comment concilier le souci de liberté intellectuelle et
la professionnalisation ? L'étude anthropologique de ce champ
disciplinaire révèle alors un processus de double désacralisation
: la mise en question des systèmes conventionnels de partage
des savoirs et la démythification d'une anthropologie "pure",
intouchée par la praxis et par les contraintes du marché.
Savoir nomade, métis, impur, décentré, l'anthropologie
médicale a donc fait office de miroir indiscret des matrices
des lieux communs et des schismes internes non seulement entre les deux
savoirs, mais aussi au sein des communautés savantes qui les
représentent. Cette démarche comparative et "spéculative"
vise alors à solliciter un débat sur les jalons possibles
d'une anthropologie "constructive" qui n'ait pas à
négocier la pertinence de son domaine par l'alliance avec des
sciences dures, ni à se replier sur les ineffables crises d'identité
disciplinaire des anthropologues de la post-modernité.
(Bull. n° 28, déc.1996)
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