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THESE

Anthropologie de la profession médicale dans un pays en développement. Le cas du Burkina Faso.
Isabelle Gobatto, Université René Descartes (Paris V), janvier 1996.


Cette étude est une contribution anthropologique à la sociologie de la profession médicale dans les pays en déve-loppement. A travers les itinéraires professionnels que construisent les médecins, l'analyse des interrelations entre acteurs ayant une légitimité de parole et d'action dans le champ des soins, et l'analyse des arbitrages que les médecins effectuent dans leur pratique au quotidien dans la production du diagnostic et dans les choix thérapeutiques, l'auteur montre la construction négociée et originale de la profession médicale. Elle est le produit d'un jeu social où chacun élabore, avec ses atouts et en fonction des contraintes et de la concurrence, des pra-tiques médicales qui expriment la recherche de légitimité et de pouvoir. Cette thèse traite des pratiques médicales à travers leurs conditions sociales de production.
L'analyse des itinéraires professionnels montre un processus d'ajustement entre des attentes, liées à un modèle de référence rêvé et idéalisé, et les contraintes sociales, techniques, économiques, politiques qui président au déroulement des carrières, aux choix et "non-choix" qui les structurent. Les interrelations entre acteurs du champ sanitaire montrent les médecins en situations d'ajustement et de tension, face à un État globalement absent, à des tradipraticiens parfois concurrents mais souvent complémentaires, et surtout face à des infirmiers qui occupent des positions, ont des rôles et des statuts qui dévalorisent l'expertise des médecins et leurs capacités à asseoir l'image de leur compétence dans les relations thérapeutiques. Les médecins dépendent également du contrôle profane des malades sur l'efficacité de la pratique médicale, essentiellement par la disparition rapide des symptômes.
Les pratiques découlent de ce jeu social, dans lequel celui qui maîtrise le mieux les signes de la guérison est appréhendé comme le plus compétent. L'auteur souligne les arbitrages sous contrainte effectués par les médecins dans les pratiques quotidiennes ; la production du diagnostic relève d'un arbitrage entre la rigueur professionnelle, qui demanderait aux médecins de tout faire pour confirmer leur diagnostic mais
qui nécessite du temps, de l'argent et un patient "coopératif", et l'efficacité à court terme qui se traduit par un diagnostic imprécis mais porteur d'une possibilité de traitement, sauvant ainsi la relation thérapeutique ; le traitement est aussi une construction négociée autour de contraintes (restrictions financières, plateau technique rare ou indisponible, logiques comportementales des malades, jeu concurrentiel entre soignants) et se traduit essentiellement par la production d'une ordonnance, moyen stratégique de garantir un pouvoir dans un contexte où le processus thérapeutique est sans cesse mis en péril, avec en corollaire l'effondrement de la légitimité du médecin. Cette lecture socioanthropologique de la profession médicale montre qu'elle en est toujours à construire sa légitimité, son statut social et son emprise dans un marché de la
santé, à la différence de ce qui s'observe dans la majorité des pays développés où le monopole médical, bien que toujours en renégociation, n'est pourtant plus à conquérir.

(Bull. n° 25, février 1996)