BENOIST J. et PAIRAULT Cl. Portrait d'un jésuite
en anthropologue, Paris,Yaoundé,Karthala/presses de l'UCAC
, 209 p. ISBN 2-84586-148-6
La première question que pose dans ce livre
Jean Benoist à Claude Pairault trace ce que sera leur dialogue,
autour d'une vie et d'une uvre. La disparition accidentelle
récente de Claude Pairault ( au cours de l'été
2002) donne encore plus de valeur à ce long témoignage
où son engagement africain, sa pensée anthropologique
et son itinéraire spirituel se livrent dans une confidence
amicale.
" J.B. Plus que d'autres, tu as vécu
au cur de ce qui rend une biographie précieuse. Tu as
parcouru plusieurs pays, et pour cela tu as suivi des voies rares
: jésuite et anthropologue, voilà deux vocations tôt
affirmées l'une et l'autre, et développées tout
au long des années. Pour celui qui te connaît mal, il
semble que coexistent là deux biographies. L'une serait celle
d'un jeune homme né dans une famille chrétienne, puis
ayant accepté une vocation religieuse dont la suite a montré
qu'elle était solide et sincère. Il y a engagé
toute sa personne, à jamais. Ayant suivi la solide formation
des jésuites, il est devenu un prêtre. Son ministère
a sans doute été peu tourné vers les masses,
mais il n'a jamais placé au second plan cette vie, cette identité
religieuse qu'il avait choisie. L'autre est d'abord celle d'un bon
élève, qui a fait des études de philo, qui ensuite
a obtenu des diplômes à l'Institut d'ethnologie, puis,
après un temps de théologie, a complété
sa formation anthropologique aux Etats-Unis. Il a ensuite étudié
une petite société africaine, longuement, et préparé
ainsi une thèse de doctorat. Il est entré au CNRS, puis
à l'université, et il a passé de nombreuses années
dans plusieurs universités d'Afrique de l'Ouest mais aussi
en France, comme professeur de sciences sociales. Après sa
retraite d'universitaire, il a continué à faire de la
recherche et de l'enseignement
Deux trajectoires qui pourraient être totalement indépendantes
: le prêtre pourrait ne pas être ethnologue, l'ethnologue
pourrait ne pas être prêtre. D'où un ensemble de
questions que ta vie nous pose.
Pourquoi cet ethnologue-là est-il resté prêtre,
alors qu'un certain nombre de gens qui n'étaient que prêtres
sont, sur le terrain, devenus ethnologues, au point de quitter leur
ministère ? La plupart des grands ethnologues issus de l'Église
n'étaient pas initialement de formation ethnologique. Je ne
nommerai ici personne, mais ils ne sont devenus ethnologues qu'ensuite,
après la révolution intérieure que leur a fait
vivre bien souvent la découverte d'autres cultures où
ils étaient allés porter l'Évangile. Ils ont
pris un virage et vécu des carrières successives. Dans
ton cas il semble que se dégage une harmonie entre deux carrières
à la fois distinctes et concomitantes.
Pourquoi l'ethnologue, qui n'avait pas besoin, en tant qu'ethnologue,
d'être prêtre - ce n'était pas son métier,
ce n'étaient pas ses conditions de vie, ce n'était pas
la garantie de son avenir (il était fonctionnaire de l'État
français) - pourquoi a-t-il continué comme prêtre
? Et, d'autre part, pourquoi le prêtre, si enraciné en
lui qu'il a tellement marqué l'homme, n'a-t-il pas, dans un
certain nombre de circonstances, laissé tomber cette activité
académique quand des exigences plus spécifiques à
son état se sont présentées ? Il est rare, j'imagine,
qu'une trajectoire soit simple, qu'elle figure un sillon tout droit
au long duquel on ne se pose pas des questions qui l'orientent à
mesure de sa progression. La tienne résulte sans doute d'une
série de décisions cumulatives. Alors, si je vois ces
deux itinéraires comme parallèles, est-ce ma vision
qui est déformée par une véritable diplopie :
je louche en quelque sorte, et je n'arrive pas à superposer
ces deux biographies ? Quel courant profond les rassemble ? On ne
voit guère dans tes "terrains" une part importante
du prêtre. C'est du travail d'ethnologue ; c'est ce qui frappe
le milieu ethnologique, et qui fonde ta crédibilité
scientifique. Ce n'est pas le terrain de quelqu'un qui veut catéchiser
à tout prix, et étudier la langue pour pouvoir traduire
la Bible. Ni celui des administrateurs qui faisaient de l'ethnologie
pour pouvoir mieux régir une population.
Et le prêtre, comment rencontre-t-il la croyance de l'autre
? Comment concilie-t-il ses propres valeurs de foi, cet absolu de
sa foi, avec les exigences de relativisme que porte en elle l'ethnologie
?
A l'arrière-plan de nos entretiens, je souhaite que se profilent
ces questions. Bien au-delà de la vie et de l'expérience
propres à un individu donné, peut-être éclairerions-nous
quelques points importants que chacun de nous vit à sa manière,
dans son expérience professionnelle, dans son expérience
de vie. Car il y a en chacun de nous des contradictions quand nous
rencontrons l'autre, contradiction au sein du double désir
de l'accepter pleinement et de demeurer nous-mêmes fidèles
à nos propres valeurs. Alors, flux parallèles ou dialectique
existentielle ?
C.P. Pour reprendre cette dernière formule, d'apparence
sophistiquée, je pense qu'il s'agit pour moi de dialectique
existentielle. Dans la mesure où l'observation d'un pareil
mouvement peut prêter à diplopie, je vais tenter de préciser
son origine. Il est parti d'une foi chrétienne, d'une vocation
chez les jésuites. Je dis tout de suite "chez les jésuites",
car cette vocation fut pour moi prioritaire. Je suis devenu prêtre
comme jésuite. Et je suis entré dans cet ordre religieux
pour orienter ma foi chrétienne dans la direction qu'il m'indiquait,
c'est-à-dire dans un cheminement axé "vers une
plus grande gloire de Dieu"
."
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