"LIGNE DE VIE"
Histoire de ma mère, Yasushi Inoué,
Paris, Stock, 1991.
Dans ce petit livre, véritable bijou d'écriture et de
nuances psychologiques, Yasushi Inoué décrit les dernières
années de la vie d'une femme atteinte de détérioration
mentale sénile. Le contexte familial du narrateur est présenté
avec finesse et simplicité, ménageant à sa mère
un environnement attentif et aimant.
Les premiers troubles altèrent sa mémoire: oubliant ce
qu'elle-même vient de dire, elle se répète et ressasse
les mêmes histoires, lassant progressivement ses proches. Elle
désire revoir les lieux jadis connus mais ne les reconnaît
pas. A peine y arrive-t-elle, qu'ayant perdu ses repères, elle
veut retourner d'où elle vient, se mettant parfois en route seule
et sans direction, bien que convaincue de mener ses pas avec assurance.
La nuit, elle erre souvent dans la maison, comme cherchant quelque lieu
ou quelque personne. Peu à peu, les troubles mnésiques,
d'abord immédiats, affectent les périodes récentes
puis de plus en plus anciennes : l'ecmésie lui fait revivre des
époques révolues. Cet effacement du passé réalise
un retour progressif vers l'enfance, régression où disparaissent
l'une après l'autre les étapes de sa vie. Parfois perplexe,
elle devient peu à peu indifférente au monde extérieur
actuel, ne reconnaît ni les lieux ni les personnes, pas même
ses enfants, et ne pose de questions que formalistes et générales,
répétitives, sans s'intéresser aux réponses.
Ses paroles se vident de signification et se réduisent à
des formules passe-partout souvent inadaptées. Une rupture se
produit entre les mots et les paroles, et les sensations et les souvenirs
: ce désinvestissement du langage, support normal de la pensée
et de la signification des traces mnésiques, affecte tout son
comportement et déconcerte ses proches, réduits pour elle
à des figurants anonymes. Les liens anciens persistent plus longtemps,
avec la nostalgie de ce passé lointain dont les images ressurgissent
sur le devant de sa scéne intérieure, sans critère
de réalité.
Les angoisses existentielles humaines s'estompent peu à peu,
la mort devenant une occurrence sans tonalité affective, séparation
prochaine qui se réalise le jour venu, tout simplement. "
les séparations, les morts ne l'atteignaient plus. L'ardeur de
ses anciennes impulsions était éteinte. Elle vivait dans
une nuit de neige, mais elle était trop affaiblie pour s'en forger
un drame et y jouer un rôle."
Dominique Poissonnier
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