"LIGNE DE VIE"
Lecture de Face à face, Jacques Drillon,
Paris, Gallimard 2003.
On se débat toujours avec la grammaire, simplement parce que
sous quelques temps arbitraires elle dissimule les hasards, l'usure
de nos corps et les séparations à venir. Un treillage
de règles qui masque élégamment quelques
fissures et permet de croire au futur autant que d'adosser sa mémoire
à l'imparfait. Plus encore, le poinçon de la ponctuation
regroupe les mots qui vont ensemble ou, au contraire doivent être
disjoints. Et puis, au bord des
phrases, elle laisse entendre ce qu'on ne dit pas "Trois points",
qui proposent à un lecteur de devenir le compagnon de nos implicites.
D'autres traces incitent à la rigueur, comme la parenthèse
qui étrécit le rapport de l'auteur à son texte
(une réflexivité enserrée qui résiste au
flux des idées), la virgule (du latin virgula "petite verge")
qui sépare, hiérarchise et "qui surgit dès
que la syntaxe est dépassée par la pensée".
Tout cela Jacques Drillon le sait, dont le traité de la ponctuation
française (Gallimard 1991) souligne des règles qui font
du respect du langage une résistance au bavardage du monde et
une éthique : "soyons exacts jusqu'à la douleur".
Il ne savait pas encore, face à la souffrance et au souvenir,
qu'on ne peut éviter la prétérition. "Je vais
dire maintenant de quoi je ne vais pas parler ; et ce n'est pas là
une prétérition", dit-il. Mais, la souffrance déborde
le vouloir et oblige à trouver, malgré cette pudeur qui
se voudrait silencieuse, des mots pour dire "cela" : la maladie,
l'agonie et la mort de son beau-fils, Antoine. Et il faut dire jusqu'à
la corde des mots et de
leurs ultimes agencements, jusqu'aux "inadmissibles croisements
de l'ordre des choses. Foutus chiasmes" puisqu'" au début
de sa recherche Antoine avait déjà fini".
Avant "cela", il y avait un beau-père et un enfant
qui jouaient (playing et non game dirait Winnicott) et construisaient
leur rencontre comme on dessine un gribouillis avec des lignes entrecroisées
sur un même support, mais un dessin ni de l'un ni de l'autre,
et surtout pour rien. Rien que ces temps emmêlés. "Les
vraies passions naissent peut-être ainsi dans le secret des vies
séparées" dit Drillon.
Mais curieusement, lorsque leur rencontre advient, le jeu qu'inventent
ces deux séparés est de construire un pont, sans plan
et sans colle. "Au cinquième et sixième essai, le
pont a tenu. (S) Nous n'étions pas peu fiers.
(S) Mais le miel de l'affaire était que nous l'ayons fait ensemble,
en joignant nos efforts, en les coordonnant, en les rendant complémentaires
: et cela était d'une douceur extrême".
Pendant "cela", tout est coupant. La maladie qui gagne le
cerveau, "sales mots médicaux, concaténations d'affixes
divers, plus ou moins grecs" (un oligodendrogliome), des médecins
comme celui-ci "qui soudain pouvait se relâcher, revenir
à ses chères statistiques" et qui parlant du pronostic
"avait le ton d'un banquier qui vous reproche d'avoir abusé
du découvert autorisé", le malade qui ne fait pas
la grâce aux personnels "d'être de bonne humeur",
les examens gagnés de haute lutte, le frère et la soeur
qui souffrent et ne le disent qu'à contretemps de cauchemars,
la mère "pietà défaite", et lui, un "beau-père
(qui) est un homme qui perpétuellement échoue à
se justifier". Père de croissance et non de naissance pour
reprendre les termes de Dolto.
Les gestes aussi qui dévoilent une tendresse dont on refusait
les mots : "L'appui qu'il prenait sur mon épaule droite
était si fragile et si douloureux pour moi, car il s'appuyait
de tout son poids, que je lui suggérai de m'entourer les épaules
complètement. C'était un geste amoureux qu'il admit avec
beaucoup d'hésitation, de gêne, mais qu'il fît avec
une grâce physique qui m'émeut encore".
Et puis Antoine, qui seul écrit aussi un livre, "aucune
lamentation, aucun apitoiement, aucune facilité sentimentale.
Seulement une métaphore, celle de la métamorphose qui
n'est pas tout à fait neuveS C'est elle qui donne son
sens à Végétal (S). Et que signifie Végétal
? L'auteur y dit ceci : mon corps me trahit". Si ce n'était
que cela une vie, cette distance avec soi-même que l'on comble
avec des comme ?
A la fin, il reste un trou dans le langage. "Je ne saurai mettre
un nom sur ce que j'éprouve : je n'ai pas répertorié
ce sentiment". Exact jusqu'à la douleur.
Yannick Jaffré
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