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"LIGNE DE VIE"

"L’engagement professionnel"
L’amour des commencements
, Jean-Bertrand Pontalis, Paris, Gallimard, 1994.
L’adolescence volée, Stanislas Tomkiewicz, Hachette, 1999
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Des vies racontées, ce sont sou-vent de pauvres ritournelles aux-quelles on fait semblant de croire. Mais pas ces deux-là, trop lucides, et incapables d’oubli. Leurs auteurs sont pourtant bien différents, et au jeu du portrait chinois si l’un évoque Proust ou Nabokov, l’autre appar-tient au monde de Céline, bien sûr. Et si c’étaient des arbres, l’un serait un charme et l’autre un roncier tenace… Reste, au bout du compte, à addi-tionner ce qui sépare le lisse du rugueux, les beaux quartiers de Paris du ghetto de Varsovie et à mettre des noms au bas de ce jeu où, sous les rires enfants, se déclinent rigou-reusement les discrètes paires mini-males de nos sensibilités.
Le premier auteur est Jean-Bertrand Pontalis, et « L’amour des commencements » (Gallimard, 1994) est l’histoire d’une irrémédiable nouaison entre les mots et la mort :
« Sur la table où j’écris, sous mes yeux, une photographie. La seule que j’aie jamais voulu placer dans un cadre, non pour mieux la conserver car je l’eusse gardée de toute façon, mais, je crois bien, parce qu’elle figure ce dont je fis précisément, tout un temps, le cadre de ma vie. (…) Un père et son fils, un homme debout aux côtés d’un enfant, une main po-sée sur une épaule. (…) Ils comptent l’un sur l’autre. Ensemble, ils sont invulnérables. (…) Trois jours plus tard, mon père meurt. Et pour garder mon père, pour le tenir et me tenir avec lui, à nouveau je me tais. Non plus cette fois, par rejet massif du langage, mais pour ne parler qu’avec lui, en secret. (…) Pour ne pas vivre jusqu’au bout, c’est-à-dire, tout compte fait, jusqu’à l’effacement, le deuil de mon père, je resterai tou-jours, peu ou prou, en deuil de langage ».
Moment d’enfance où la vie de-vient une sorte de symbolique en souffrance, où chaque mot doit être appris de l’ultime autre côté. Alors, bien sûr, au risque d’écrire l’histoire à l’envers, comment ne pas évoquer ce qui va suivre : la psychanalyse, ses silences chevillés au corps et à la mémoire, et cette parole qui tente de dire au plus juste ?
Bien différemment, le second auteur, Stanislas Tomkiewicz, coltine le réel (L’adolescence volée, Hachette 1999). Ici, à Varsovie en 1941, ce n’est pas la peine de penser à la mort, on la voit, on la craint, on se suicide. Cependant il s’agit aussi de silence – celui que maintint l’auteur sur sa déportation – de mémoire d’enfance, et d’un métier comme une promesse tenue :
« En 1941, les cadavres on les côtoyait, on les enjambait du matin au soir. Des gens gonflés par les œdèmes de famine ; à l’époque je ne connaissais pas le terme scientifique, mais je con-naissais bien la chose, je voyais des morts tous les jours. (…) Ces autopsies ne me faisaient pas trop d’effet. C’était presque une dé-fense intellectuelle contre l’hor-reur quotidienne de la mort : elle devenait un objet de recherche scientifique, un objet d’appren-tissage. (…) De cela aussi j’ai dû parler à « mon » psychiatre (…) et si je suis devenu psychiatre moi-même, c’est pour rendre aux autres ce que j’ai pris à cet homme ; c’est une des motivations les plus fortes que je me connaisse. J’avais une dette en-vers lui : il avait réinjecté le désir de vivre à l’adolescent perdu et suicidaire que j’étais. Je lui dois sans doute en partie mon invul-nérabilité (…) Mais cette invulné-rabilité, je crois que je l’ai acquise surtout un peu plus tard, quand j’ai sauté du train et que mes parents ont été emportés vers les camps d’extermination. C’est là que, dans un mouvement peut-être inconscient mais quasi im-médiat, j’ai intériorisé la volonté de mon père qui tenait à ce que je sois médecin. »
C’est si loin, dire et demander. Si près, savoir qu’il n’y a pas : Il faudra 50 ans à l’auteur avant de pouvoir écrire cela. Mais, ces deux hommes ont maintenu leurs vies depuis ces sortes d’encoches initiales. Pour faire vite, travail d’analyste ouvert sur les divers langages des sciences sociales pour Pontalis, soins prodigués aux adolescents, comme à son âge volé, pour Tomkiewicz. Bref, des profes-sions vécues comme des passions, le reste n’étant qu’impedimenta. Et nous ?

Yannick Jaffré