"LIGNE DE VIE"
Une femme, Alice Parizeau, Montréal,
Leméac, 1991, 477 p.
Un destin exceptionnel qui s'achève à soixante ans par
un cancer du poumon. La vie mouvementée d'Alice Parizeau commence
dans le bonheur, au sein d'une riche famille de sa Pologne natale. Mais
le partage de la Pologne, les
horreurs commises sous ses yeux de dix ans par les occupants russes,
puis par les Allemands qui fusillent ses parents, son activité
de combattante, à quatorze ans, dans l'insurrection de Varsovie
labourent ce bonheur et
donnent à jamais à Alice Parizeau cette voix blessée
et passionnée que ceux qui l'ont connue croient entendre en la
lisant.
L'ouvrage commence avec l'annonce d'un cancer du poumon, déjà
très avancé. Et il se poursuit en entrelaçant les
étapes de sa vie, et les coups de gong réguliers du rappel
de sa maladie, de l'expression de ses terreurs, de ses
douleurs et de ses doutes. D'autant que sa vie pouvait enfin sembler
belle à ceux qui la rencontraient : écrivain connu, épouse
d'un très brillant universitaire qui allait bientôt devenir
premier ministre du Québec, mère de
deux enfants. Mais le rappel du mal rythme ses jours. Le récit,
sans fard, nous fait suivre son " itinéraire thérapeutique
". On y entend d'abord la confiance dans les soins de ses médecins,
puis une répulsion, qui va
chercher réponse chez des thérapies autres. Un guérisseur
d'abord devant qui, dit-elle " je n'éprouve pas la gène
que je ressens devant ces infirmières et devant les médecins,
mais juste une sorte de soulagement, une sensation qu'enfin quelqu'un
est prêt à s'occuper de mon corps endolori et à
trouver des solutions sans faire appel à aucune machine et à
aucune mesure sophistiquée. Cet homme devine tout et sait tout.
" Puis sa méditation ravive ses souvenirs, et son talent
de romancière donne à leur luminosité une telle
force qu'ils balaient l'ombre que la maladie porte sur elle. La Pologne,
la guerre, le Québec alternent ainsi avec les pages où
l'ombre monte à nouveau : révolte contre la chimiothérapie,
voyage à Lourdes, entrée dans une clinique parallèle
au Mexique. Puis l'abandon au destin, le refus d'autres soins que palliatifs.
"Autant oublier, effacer le mot sur le tableau noir, penser à
autre chose, couvrir les miroirs de crêpe noir, car chacun me
renvoie à sa manière l'image d'un visage rond qui n'est
pas le mien avec ses yeux aux paupières gonflées, lourdes,
horribles, qui donnent à l'ensemble une expression ridicule.
" Ne pas se soucier des autres, même des plus proches, car
on doit avoir " jusqu'au bout une armure qui protège contre
les blessures qu'inconsciemment les autres peuvent vous infliger. Car
contrairement à bien d'autres maladies, les limites du temps
ne sont pas fixes, et à force de durer, le malade use les sentiments
qu'il peut susciter. "
Alice Parizeau nous entraîne avec elle au long
de son chemin, et, par l'impressionnante force de vie qui est en elle,
nous contraint à l'accompagner au long du parcours tragique du
malade qui se sait condamné.
Une fois de plus la littérature va plus loin que toutes nos recherches,
dans l'exploration du mal, des soignants, par sa façon de suivre
à la trace ces derniers pas de la vie qui conduisent inéluctablement
au précipice.
Jean Benoist (Décembre 2001)
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