"LIGNE DE VIE"
La cérémonie des adieux (suivi de Entretiens
avec J.-P. Sartre, Paris, Gallimard Folio, 1981)
Simone de Beauvoir
Ces mémoires sont bien celles "d'une jeune fille rangée".
Tout est en place et le titre ne pouvait être plus juste. La mère,
"belle comme une image, dans sa robe de verdure mousseuse"
; le père qui "n'avait pas de rôle bien défini"
; et puis plus tard, Sartre "qui répondait exactement aux
vux de mes quinze ans : il était le double en qui je retrouvais,
portées à l'incandescence, toutes mes manies. (
)
Quand je le quittai au début d'août, je savais que plus
jamais il ne sortirait de ma vie".
Certes, l'écriture souvent ordonne ce qui s'éprouva avec
moins d'assurance. Mais ce parcours fût d'aplomb. "De toute
façon, me disais-je, un jour je verrai la vérité
en face et je n'en mourrai pas : l'idée qu'il y a un âge
où la vérité tue répugnait à mon
rationalisme".
Tout est donc là, personnages, buts et actions. Le reste - une
vie qui ne se "résigna pas" - n'est plus qu'une affaire
de conjugaisons. A la fin, il lui faudra accompagner la mort de sa
mère et puis celle de Sartre et encore, mais alors seule, les
écrire. Deux très beaux livres disent ces vies jusqu'au
bout.
Une mort si douce, plus qu'il ne la relate, correspond à la mort
de la mère. En ce texte, au jour le jour, la maladie ouvre à
d'autres sentiments ; dévoile le corps réduit à
n'être qu'un corps : "sa chemise de nuit ouverte, celle-ci
exhibait avec indifférence son ventre froissé, plissé
de rides minuscules, son pubis chauve. (
) Pauvre carcasse sans
défense, palpée, manipulée par des mains professionnelles".
Où qu'on la touche la mémoire souffre, et la maladie partage
entre les souvenirs, créant déjà l'image idéale
de celle qui se tait. Elle sépare surtout les personnels, techniciens
qui ne viennent qu'à la fin, et les proches qui tentent de donner
sens à leurs vies encore assemblées : "Vous vouliez
qu'on lui laisse ça dans l'estomac ? me dit N. d'un ton agressif
(
). A l'aube, il lui restait à peine quatre heures de
vie. Je l'ai ressuscitée. Je n'osai pas lui demander pourquoi
?" Et pourtant, ce sont souvent ces paroles un peu usées
des soignants qui serviront de consolation :"Mais madame, a répondu
la garde, je vous assure que ç'a été une mort très
douce."
La cérémonie des adieux est un journal de dix années,
de 1970 au 15 avril 1980, date de la mort de Sartre. Autre accompagnement,
parfois plus sensible aux bruits du monde, mais surtout évoquant
le long délitement d'une proximité intellectuelle et
affective. Récit des absences qui obligent à "prendre
conscience d'une fragilité qu'en fait je n'ignorais pas"
; du désaccord entre le corps et le goût de vivre de Sartre
qui ne tient pas compte des prescriptions médicales, s'accorde
le répit des euphémismes, "ma miniplégie".
Mais son mal c'était aussi perdre la vue, et ainsi "cet
élément de critique réflexive qui est constamment
présent lorsqu'on lit un texte avec ses yeux". Dès
lors "je ne suis pas mort, en fait : je mange et je bois ; mais
je suis mort en ce que mon uvre est terminée
"
Ce fut le dernier livre de Simone de Beauvoir, et le premier que Sartre
ne lut pas avant qu'il ne soit imprimé. Il se clôt comme
débutaient les mémoires, par une solitude tendre et haut
placée : "Sa mort nous sépare. Ma mort ne nous réunira
pas. C'est ainsi ; il est déjà beau que nos vies aient
pu si longtemps s'accorder."
Disons-le simplement, ces témoignages, trop riches pour être
résumés, sont bouleversants. Indispensables aux soignants.
Mais à chacun aussi, qui au dire de Rilke : "porte sa mort
en soi, comme le fruit son noyau".
Yannick Jaffré (Bull. n° 46 juin 2001)
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