"LIGNE DE VIE"
L'Intrus, Jean-Luc Nancy, Éditions Galilée,
2000.
Important philosophe, Jean-Luc Nancy a "bénéficié"
d'une greffe cardiaque. L'Intrus - étymologiquement : introduit
de force - n'est pas un témoignage et ne rend pas compte de
cette expérience. Il s'agit plutôt d'une tentative pour
écrire depuis cette étrangeté en soi. Parler depuis
un corps que la chirurgie a rendu métonymique. Dès lors
qu'une "étrangeté se révèle au cur
du plus familier - mais familier est trop peu dire : au cur de
ce qui jamais ne se signalait comme cur", (
) "disparaît
alors l'évidence puissante et muette qui tenait tout ça
sans histoire assemblé". Voilà, depuis tout ça,
le monde est autrement scandé. Lu par autre lexique, révélé
par "cette béance qui ne peut être refermée".
Ainsi l'étranger, qualifié sur le mode de l'accueil asymptotique
du greffon : "il faut qu'il y ait de l'intrus dans l'étranger,
sans quoi il perd son étrangeté". Mouvement vital
donc que de différer sa "naturalisation". René
Char le disait : "Les mots savent de nous ce que nous ignorons
d'eux" et l'étranger ne l'est qu'autant qu'il est "un
dérangement, un trouble dans l'intimité." Loin du
politiquement correct, accueillir signifierait donc éprouver
une intrusion ? Mais en cette exquise irritation, un peu du désir
de l'anthropologue ne prend-il pas origine ?
A l'inverse, le rejet. Mais cette constante extrusion de ce soi/autre
qui donne vie, est ici pensée selon l'identité immunitaire
: Cette "signature physiologique" qui rend parfois étranger
à soi-même. Elle est un paradigme d'autres partitions où
l'on ne se reconnaît plus, comme dans la souffrance ou la jouissance.
Lorsqu'elle s'énonce, "je souffre implique toujours deux
je l'un à l'autre étrangers. Il en va de même de
"je jouis" : mais dans je souffre, un rejette l'autre, tandis
que dans je jouis, un excède l'autre."
Et puis la contingence que nous sommes : "Plus tôt, je serais
mort, plus tard, je serais autrement survivant. Mais toujours "je"
se trouve étroitement serré dans un créneau de
possibilités techniques." Et c'est ainsi que nous sommes
: une intime périodisation de l'histoire des techniques.
Et ces moments où le réel s'éprouve comme des déclinaisons
de l'impensable : "j'aurai tant redit moi-même, pendant
les épreuves : mais sinon tu ne serais plus là ! Comment
penser cette espèce de quasi-nécessité, ou de caractère
désirable, d'une présence dont l'absence aurait toujours
pu, tout simplement, configurer autrement le monde de quelques-uns
?" Serait-ce cela, cette parole heurtée, que l'on oublie
sous les concepts rassurants de illness ou de "maladie du malade"
?
Il s'agit d'un bref texte d'une cinquantaine de pages. Un livre exigeant,
où - au sens strict - l'auteur parle comme il l'entend, c'est-à-dire,
comme un sujet en exclusion interne à cet objet qui lui donne
vie.
Yannick Jaffré
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