|
COLLOQUE Les sociétés
de l'Océan Indien face au sida (Saint-Denis de la Réunion,
5 et 6 décembre 1996). Ces diversités des approches et des expériences de l'infection à VIH constituent l'originalité majeure de cette rencontre mais ne doivent pas occulter une donnée essentielle qui rassemble les îles de l'Océan Indien représentées (Madagascar, Maurice, la Réunion et les Seychelles): la faible prévalence du VIH (qui ne dépasse pas 1 pour 1000), l'identification des premiers cas entre 1987 et 1989 et la mise sur pied à cette même époque des plans de lutte contre le sida (dits "à court terme"). A priori guère préoccupante, la situation épidémiologique de la région au regard de l'infection à VIH s'accompagne toutefois de facteurs de risque non négligeables, comme une forte prévalence des MST à Madagascar, la jeunesse des populations, la multiplication des échanges avec l'extérieur et l'existence de pratiques de prostitution, dans toute la région. Un premier élément de différenciation
des situations apparaît lorsque l'on se penche sur l'écho
donné par les responsables de la santé à l'épidémie
de VIH: aux Seychelles et à l'île Maurice la volonté
de préserver les importantes industries touristiques freine la
diffusion de l'information sur le sida et, dans le cas de Maurice, la
médiatisation de la prévention. Par delà ces contraintes,
la prévention doit composer avec des contextes culturels et en
particulier religieux très différents. Les conditions
de prise en charge des personnes infectées varient elles aussi
d'une île à l'autre : comparables à la Réunion
à celles que l'on trouve en Europe (où des trithérapies
sont disponibles), plus proches, à Madagascar, de l'offre de
soins que l'on rencontre sur le continent africain. Corollaire de ces
différences au niveau de la prise en charge, la densité
et l'ancienneté du réseau associatif donne une image contrastée.
Alors que cinq associations s'occupent à la Réunion du
soutien aux malades et de la prévention (la première ayant
été crée en 1987), Maurice ne possède qu'une
association, récente, et Mayotte est en train de voir émerger
sa première structure associative spécialisée sur
le sida. De plus, confirmant la spécificité du cas réunionnais,
la transmission du VIH s'y effectue majoritairement par voie homo ou
bisexuelle (50% des cas) alors que dans les autres îles la transmission
hétérosexuelle prédomine. Admise comme une nécessité, l'implication des personnes atteintes dans la prévention pose incidemment la question des effets du témoignage de séropositifs que ce soit dans les médias ou lors de réunions publiques. Effets pour celui qui témoigne (rupture de l'isolement, forme de "thérapie" mais aussi possibles réminiscences de sentiments douloureux) et pour ceux qui écoutent (sentiment de proximité avec le malade et la maladie qui accèdent à une forme de visibilité et donc de réalité avec, en contrepoint, de possibles tentations de voyeurisme) qui ne répondent pas aux mêmes attentes. Discuté lors d'un atelier consacré à la "prise en compte de la personne atteinte au sein de la société", ce rôle du témoignage est apparu central dans l'expérience individuelle du séropositif et dans la prise de conscience de la réalité de la maladie par le destinataire du témoignage: central mais pas suffisant et nullement exclusif d'autres modes de communication sur le sida ou avec le sida (selon une distinction que s'est attaché à poser Arnaud Marty-Lavauzelle). Un intervenant a relevé lors de la clôture des débats la faible place accordée à la réflexion sur le rôle que pourrait tenir la famille dans la diffusion d'un message de prévention. Hésitations qui expriment une double difficulté: d'une part, à penser des solutions permettant de dépasser le caractère jugé tabou de l'évocation de la sexualité entre parents et enfants et, d'autre part, à rompre le lien entre sexualité et mort dés lors qu'il est question de Sida. Opportunément rappelé, cet écueil auquel sont confrontés tous les discours de prévention doit composer avec un autre défi: inscrire dans la durée la réduction des risques. La pérennisation des changements de comportements concerne aussi les attitudes face aux personnes atteintes. Des indices variés, parfois divergents, confirment l'importance de ne jamais relâcher l'attention sur les risques de mise à l'écart du malade dans la société. De la persistance aux Comores de crainte d'une transmission par simple contact susceptible de nourrir des attitudes de marginalisation envers les malades à l'existence aux Seychelles de rumeurs autour de telle ou de telle personne se transformant en curiosité malsaine, émergent des attitudes qui peuvent nourrir et se combiner au sentiment d'exclusion du malade pour donner lieu à de réels processus d'autoexclusion, relevés à Mayotte ou à la Réunion. Dans ces circonstances, les valeurs de compassion envers les personnes atteintes que mettent en avant des élèves réunionnais méritent d'être soulignés. Elles traduisent l'inscription de l'épidémie dans des situations d'exclusion que redoutent et qu'affrontent certains jeunes (racisme, chômage). Mise en perspective qui tend à lire les enjeux du sida au regard de plus vastes défis sociaux: c'est là aussi la tâche de l'anthropologie qui, par l'analyse des singularités des comportements et des représentations se donne les moyens d'interroger les réponses de la société dans son ensemble. Réponses qui ont traversé les propos de nombreux intervenants et non des seuls anthropologues au sujet d'une épidémie en devenir, à la fois proche et floue dans ses contours à l'échelle de la région, compte tenu des diversités des situations. L'annonce au terme du colloque de la création d'un réseau régional de lutte contre le sida est un premier témoignage d'une prise en compte de spécificités et de singularités qui débouche sur des interventions à visées générales. Laurent Vidal, (bull. n°29 fév. 1997) |