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COLLOQUE

Sciences sociales et sida en Afrique. Bilan et perspectives. Saly Portudal, Sénégal, 4-8 novembre 1996.
Ce colloque était organisé par le CODESRIA (Conseil pour le Développement des Sciences Sociales en Afrique), l'ORSTOM et le Programme National de Lutte contre le Sida du Sénégal. Il a rassemblé près de 300 participants venus de la plupart des pays d'Afrique francophone et anglophone, mais aussi d'Europe et d'Amérique du Nord, majoritairement chercheurs en sciences sociales mais aussi professionnels de santé, représentants d'associations et responsables de programmes.


Ce colloque a tout d'abord fourni une tribune assez unique pour les chercheurs en sciences sociales travaillant sur le sida, jusqu'à présent relativement sous représentés dans les conférences internationales sur le sida, peu accessibles, qui ne leur accordent qu'une place limitée, et "instrumentalisent" encore trop souvent les sciences sociales. Au cours de ce colloque, des résultats de recherches ont été présentés, mais l'intention des organisateurs était aussi d'accorder une attention particulière tant aux méthodes qu'aux problématiques développées par les sciences sociales face au sida en Afrique, aux problèmes éthiques, aux enjeux idéologiques et politiques.
Bien que la recherche en sciences sociales sur le sida en Afrique soit relativement récente, la plupart des travaux ayant été réalisés à partir de 1992, la production scientifique a été assez diversifiée. L'analyse des constructions sociales, culturelles et politiques de l'épidémie montre que le travail descriptif et analytique sur les représentations du sida, même s'il doit toujours être réactualisé, a constitué en quelque sorte une "première génération" de recherches. Dans un second temps, des axes d'analyse tels que celui des inégalités de "genre" face à l'épidémie, ou du celui du rapport entre sida et développement ont été privilégiés. Ainsi, une dizaine de communications (sur près de 90 au total) adoptaient-elles explicitement une approche en terme de genre ; la réflexion sur le rapport entre sida et développement semble relativement plus hétérogène. Plusieurs communications ont produit une réflexion pertinente sur le rôle de certains "facteurs culturels" mobilisés pour expliquer les variations de l'épidémie en Afrique. Sur ce premier grand thème qu'est la dynamique épidémiologique, on a pu observer une réelle avancée de la réflexion depuis le précédent colloque organisé par l'ORSTOM à Abidjan en 1993.

Les communications qui ont traité des rapports sociaux recomposés par le sida, de la vulnérabilité, des dynamiques sociales, ont principalement concerné des groupes sociaux ; les rares communications issues d'enquêtes auprès de personnes atteintes et notamment de malades n'en sont que plus remarquables. La participation de représentants des personnes vivant avec le VIH a permis de réintroduire des dimensions un peu ignorées dans les recherches.
La démographie et l'économie sont apparues comme relativement marginales au cours de ce colloque, où par contre, les frontières disciplinaires entre la sociologie, l'ethnologie et l'anthropologie, et dans certains cas l'histoire, avaient perdu toute légitimité. Le colloque était la preuve même que "l'anthropologie de la maladie", y compris lorsqu'elle définit son champ autour d'une pathologie, n'est pas et ne peut pas être une entité disciplinaire isolée.
Les communications portant sur la prise en charge du sida - acteurs, institutions - ont réuni des présentations trop générales et relativement idéalisées de certaines institutions et associations par leurs dirigeants, et des travaux plus scientifiques et éventuellement critiques. Ces derniers ont montré que dans le quotidien des pratiques, il existe des différences entre pays, dans les acceptions de l'éthique, la perception du rôle des professionnels, la place qu'occupent les associations confessionnelles, etc. L'analyse de cette diversité, notamment dans des domaines où la biomédecine est supposée introduire une certaine uniformité des pratiques, constitue un champ de recherche dans lequel beaucoup reste à explorer.
Les questions d'éthique n'ont pu être abordées que de manière relativement superficielle, tant ces problèmes sont complexes, multifactoriels, et tant les paradigmes font peu consensus. Les débats montraient cependant qu'un certain nombre de chercheurs en sciences sociales manquent dans ce domaine d'une certaine "culture de la lutte contre le sida", commune aux associations, personnes atteintes et professionnels de santé. Cette culture est en partie internationale, mais il existe aussi une culture (de la lutte contre le sida) africaine, qui s'est élaborée notamment dans les échanges au cours des Conférences internationales sur les MST et le sida en Afrique, ou par l'information sur des organisations "modèles" telles que TASO (Ouganda). Les chercheurs en sciences sociales travaillant sur le sida doivent y être "acculturés" ce qui est peutêtre propre à cette pathologie, et nécessite un temps de travail conséquent.

Une particularité de cette rencontre par rapport à d'autres colloques de chercheurs en sciences sociales fut une certaine "confrontation à la réalité sociale", celle du VIH dans les situations extrêmes de guerre et de déplacements de populations, traitée au cours d'une table ronde autour de l'actualité de la région des Grands lacs, et celle de la lutte associative contre le VIH, avec la réunion des réseaux interafricains de lutte contre le sida. Cette dernière rencontre, organisée par Sociétés d'Afrique et Sida, a permis de mettre en place une coordination entre des réseaux aux finalités diverses : réseaux éthiques et juridiques, réseaux de documentation, réseaux de personnes vivant avec le VIH, réseaux d'anthropologues africains, réseaux d'échange entre chercheurs et acteurs de la lutte contre le sida, réseaux de défense des femmes face au sida, etc. Ensemble, ces réseaux ont sollicité auprès des organisateurs de la prochaine Conférence Internationale sur le sida et les MST en Afrique (Abidjan, 1997) que les sciences sociales y soient pleinement représentées.
Deux thèmes prévus par les organisateurs du programme n'ont pas été abordés : la question des enjeux idéologiques sous-jacents aux méthodes utilisées, en particulier dans les modèles et projections démographiques ; les procédures de légitimation scientifique que produit la circulation de concepts entre sciences sociales et sciences biomédicales. Des thèmes qui ne peuvent, en fait, être traités valablement que lorsqu'une synthèse de la production des sciences sociales a été réalisée. Ce qui fut l'objet de ce colloque. On espère donc une rencontre ultérieure qui serait consacrée à ces deux thèmes essentiels.
Les communications du Colloque donneront lieu à une publication, que l'on attend avec impatience, compte tenu de la richesse des volumes de communications distribués au cours du colloque (920p.).

Alice Desclaux (bull. n° 28 Déc.1996)