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COLLOQUE La santé en débat
: pratiques de la co-disciplinarité En effet, les compétences médicales
et soignantes, caractérisées par la rigueur d’un
travail relationnel et clinique, s’élargissent progressivement
afin d’intégrer dans les stratégies d’intervention
les dynamiques des mutations sociales. Cela nécessite une attention
croissante au processus de mondialisation et à ses facteurs constitutifs
: migrations généralisées, globalisation des économies,
innovations technologiques. Ces facteurs font déjà système
et il serait frivole de les considérer aujourd’hui séparément.
Aussi pour saisir la complexité de la médecine contemporaine,
faut-il aborder leurs interactions avec elle, et l’accélération
intempestive de leurs effets réciproques. Nous devons donc apprendre
à penser les transformations contemporaines et à les relier
au lieu de convergence de leur expression : le politique, c’est-à-dire
la capacité de peser collectivement sur le cours des choses.
On passe ainsi d’une médecine de soins à une médecine
en relation constante avec les politiques de santé. De plus,
la pathologie évolue : des maladies dites de « civilisation
» émergent ou s’amplifient, tels les troubles psychosomatiques,
les troubles d’adaptation, les troubles gériatriques, la
dépression, les maladies dégénératives ou
certaines maladies chroniques. Pensons aussi à la réactualisation
des maladies infectieuses. Cette nouvelle pathocénose modifie
les savoirs et les pratiques médicales. Car, si la maladie est individuelle, la santé, elle, est collective et constitue un enjeu de société et un analyseur du social au cœur du questionnement anthropologique. Devenue valeur de référence, elle se définit comme une construction socialement et politiquement élaborée dont les limites sont constamment rediscutées. La co-disciplinarité trouve ici sa légitimité. Cette convergence, si elle est nécessaire, n’est pas suffisante car elle doit s’accompagner de l’exigence d’un horizon épistémologique, dans une perspective éthique qui permet d’analyser, en termes moraux et politiques, les institutions, les savoirs et les pratiques sociales. Toutefois, participer à une recherche ou partager une responsabilité entre personnes de formation différente ne signifie pas, bien entendu, que leurs compétences se soient nivelées. Dans cet horizon, il faut aussi penser au rôle critique de l’anthropologie et des anthropologues. Le médecin du XXIe siècle, quant à lui, ne peut plus faire l’économie d’une alliance avec les sciences sociales et humaines. Celles-ci lui deviendront aussi nécessaires que l’avaient été l’anatomie à la fin du XVIIIe, la biologie au XIXe, la biologie moléculaire, la génétique, l’épidémiologie au XXe. Dans son intervention, Raymond Massé a choisi de s’appuyer sur son expérience d’anthropologue pour évoquer les lieux de la co-disciplinarité. Il en propose trois : - la définition de « la santé ». Il note
l’opposition entre le discours de la scientificité, appuyé
sur des données quantitatives, qui permettrait des actions rationnelles
exemptes de jugement moral ou politique, et celui de l’anthropologie,
qui en prend le contre-pied. Celle-ci voit dans la santé une
construction culturelle, un potentiel créateur de sens et non
un catalogue de déterminants que l’on pourrait insérer
dans l’autre approche. Il concède toutefois que, mise au
pied du mur, l’anthropologie doit reconnaître ses limites
méthodologiques et conceptuelles lorsqu’il s’agit
de contribuer aux démarches de santé publique. Par contre,
elle intervient sur la pertinence des interventions et sur leur légitimité,
sur la prise en compte de la hiérarchisation des valeurs de santé
dans la population, sur la situation des priorités. Elle doit
aussi savoir inculquer à tous une « dose de désespérance
», autrement dit faire contrepoids aux illusions de toute-puissance,
de progrès illimité des soins qui tend à devenir
un mythe de l’élixir d’immortalité ; Jean Benoist insiste d’abord sur les conditions du respect de
la rigueur, nécessaire à toute recherche et à tout
dialogue, dans la rencontre entre disciplines. Il rappelle combien le
désir de consensus peut opérer d’érosions
et susciter de consensus vagues. Dans la rencontre entre anthropologues
et médecins, n’est-on pas frappé bien souvent par
le mal qu’a chacun à concevoir combien est grande son ignorance
des connaissances de l’autre ? Les débats et les lectures
frappent par un fait pratiquement constant : chacun use de concepts
« savants » dans son propre domaine et de concepts «
profanes » dans celui de l’autre. Il se disqualifie ainsi
sans même en avoir conscience. Cela n’empêche pas
toutefois ces mêmes personnes de s’appuyer sur ces échanges
mal équilibrés pour se poser en instance légitimante
auprès des siens dans le champ qui n’est pas le sien :
médecins s’emparant des « sciences sociales de la
santé pour les médecins », anthropologues s’étiquetant
« médicaux » et s’appropriant ce champ au sein
de la profession. Concilier rencontre et rigueur est non seulement un
préalable, mais une exigence permanente. La formation de passeurs de frontières, qui a été jusque-là bricolée, s’impose alors. Comment faire comprendre la pratique médicale à quelqu’un qui n’a jamais été au lit du malade et qui ignore tout de l’anatomie, de la physiopathologie ou de l’épidémiologie ? Comment faire comprendre la pratique anthropologique à quelqu’un qui ne sait rien du terrain, de l’approche des relations sociales, de l’abord des représentations et systèmes de valeur et qui n’en a rien éprouvé par une expérience vécue ? La co-disciplinarité exige, en prélude nécessaire, l’intériorisation par chacun d’un minimum de l’expérience et des connaissances de ses partenaires. Défi pour la formation, que la médecine semble actuellement plus prête à relever que ne le font, du moins en France, les sciences sociales. Sylvie Fainzang examine alors, d’un autre point de vue, ces difficultés de la co-disciplinarité entre anthropologie et médecine, et les conditions de sa réalisation. Distinguant entre les aspects structurels (relatifs à la posture de recherche, à la conceptualisation et à la définition des problématiques) et les aspects conjoncturels de ces difficultés (liés aux transformations de la société, notamment à la présence de nouveaux acteurs et de nouveaux rôles dans le champ sanitaire), elle défend la nécessité pour l’anthropologie d’adopter une position doublement critique, c’est-à-dire critique non seulement sur le plan politique (face aux inégalités croissantes d’accès aux soins ou aux intérêts économiques qui sous-tendent les politiques de recherche), mais aussi sur le plan épistémologique. Ce double devoir critique suppose de ré-interroger les évidences sur lesquelles sont bâties aujourd’hui de nombreuses recherches sans que soient questionnés leurs présupposés. A.Kaufman (IMEDIA, université de Lausanne) parle au nom d’un groupe de scientifiques ayant pour tâche de promouvoir dans l’université les interfaces sciences/culture/société. Retenons de son intervention la réflexion et les exemples du rôle des associations de malades dans la recherche médicale. Il insiste tout particulièrement sur l’implication des associations dans la stimulation de certaines recherches, voire dans une véritable coproduction des connaissances. Psychiatre et doyen de la faculté de médecine de Lausanne, F. Ansermet parle d’abord de la « commission sciences humaineset médecine » de cette faculté. Notons ici ses réflexions sur la médecine de pointe, et les effets de son détachement de la clinique et de la santé communautaire. Il s’agit alors de faire face aux problèmes issus de la singularité de l’individu. Les conséquences sociales et individuelles de ces techniques sont souvent traitées en termes généraux, alors qu’elles relèvent d’un véritable dialogue clinique. Il souligne toutefois combien les pratiques médicales issues des biotechnologies peuvent être sensibles aux questions éthiques et il présente une liste de cas concrets apparemment insolubles. Dans un travail de co-disciplinarité, il importe, souligne-t-il, que chacun aille jusqu’au bout de sa logique et de ses connaissances, de façon à atteindre dans le dialogue les points sur lesquels les échanges possibles buttent. Travailler sur ces points, et s’appuyer sur les zones de tension permet alors de progresser, à condition de ne jamais se masquer les incommensurabilités entre disciplines. Ce qu’illustre bien la conclusion : « la question du sujet, comme exception à l’universel, se pose au cœur de la biologie ». Ajoutons aussi : « de l’anthropologie », qui oublie parfois le jeu de l’individu au sein des ensembles sociaux ou des systèmes de valeurs qu’elle met en évidence. Jean Benoist |