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COLLOQUE

Le souci de soi : le corps dans tous ses états : cartographie, modèles conceptuels et pratiques.
Congrès annuel de la Société Canadienne d'Anthropologie Médicale Montréal, 27- 29 mai 1995.


Grâce à la collaboration de l'Association Canadienne d'Anthropologie Médicale, du GIRAME et d'Amades, 15 conférenciers français et québécois ont pu échanger leurs idées sur ce thème. Le corps post-moderne ne peut être réduit à un simple support physique de la maladie. En milieux urbains tout particulièrement, il est devenu le lieu d'ancrage des identités hybrides, flottantes et éphémères qui s'offrent aux jeunes au gré des modes. La communauté n'ayant plus de sens, ce n'est plus la culture qui devient le lieu de l'homme mais le corps. Les pratiques de la musculation, du jogging, de la danse aérobie, de nutrition naturelle, d'expéditions au coeur de la nature ou de méditation transcendantale sont tout autant des tremplins favorisant l'expression de l'individualité que les lieux d'une resocialisation à l'intérieur de groupes flous partageant, temporairement, les mêmes codes culturels d'expression de l'identité Le corps devient le lieu d'ancrage de ces communautés virtuelles. Repliés sur leur propre recherche de bien-être à l'intérieur de bulles fermées, les individus ne socialisent que dans le cadre de groupes virtuels qui ne donnent que l'illusion d'une vie communautaire. L'individu post-moderne est seul avec son corps. En fait, le but poursuivi par les adeptes des diverses médecines et psychothérapies alternatives est plus le développement d'un moi plus conscient de ses forces et de ses limites, une quête de réappropriation du soi, que la recherche de nouvelles formes de socialité. La quête du bien-être constituerait une entreprise de relocalisation du soi dans un univers social virtuel situé à la frontière du corps et de l'esprit. Dans les sociétés modernes, ce corps n'est toutefois plus nettement séparé de l'âme dont il devient une métaphore. L'âme s'exprime à travers le corps et ses états. Le cancer, par exemple, ne se résume plus à un simple symbole de mort mais devient, dans ces sociétés du Nouvel Age, une occasion de croissance personnelle. Maladie de l'âme tout autant que du corps, expression d'un mal-être, le cancer et la maladie en général constituent des opportunités de remise en question de son mode de vie, de ses valeurs.

La culture populaire a su intégrer l'acceptation de la santé comme un état de bien-être physique, mental et social. La recherche sur le corps s'inscrit donc dans le cadre d'une réflexion plus globale sur les pratiques populaires de bien-être et en particulier sur les réponses apportées à l'imaginaire du stress ou de la dépression. Ces nouvelles formes de rapport au corps prennent leur sens dans le cadre d'une culture somatique entendue comme un système de règles qui déterminent le degré d'attention que l'on porte à son corps, les pratiques d'entretien corporel et, ultimement, les finalités des préoccupations relatives à son corps. Cette culture est actualisée par diverses pratiques sportives telles le marathon ou la musculation. Elle s'exprime aussi par le bronzage qui imprime sur le corps la norme en matière d'esthétique. Symboles d'une nouvelle liberté du corps, le bronzage, le body-building, les régimes macrobiotiques consacrent le corps comme nouveau lieu du sens. La santé devient la trame sur laquelle on récrira sa vie comme une belle histoire, l'histoire de la quête du bonheur par le corps, un récit dans lequel l'individu est son propre mythe. L'anthropologie devrait explorer de nouvelles pistes de recherche : les étiologies populaires du mal-être sont ici d'abord concernées. La pollution, le stress, le " chimique" ou la vie moderne ne sont-ils pas les avatars modernes des esprits et génies étudiés par l'ethnomédecine? L'exercice physique, l'alimentation naturelle, les vitamines sont-ils les pendants modernes des "forces" surnaturelles qui protègent l'homme traditionnel de la maladie? Les pratiques préventives qui sont au coeur du savoir populaire de toute culture
sont aussi visées. Loin de traduire un conservatisme dans les rapports avec le corps, le volet populaire des soins de prévention, les ethnosoins, semble dans le cas du Québec tout au moins, perméable à toutes les modes. Leur évolution, faite de ruptures avec la tradition et d'ouvertures aux nouvelles approches de bien-être, semble s'être opérée, en France et au Québec, sur deux trames opposées; à partir d'une ethnomédecine traditionnelle, surtout laïque au Québec, surtout surnaturelle en France.
Chacun à sa manière, les conférenciers ont montré que la recherche devra savoir composer avec ces nouveaux rapports qu'entretient l'homme post-moderne avec son corps. Elle devra, de même, analyser l'articulation entre les diverses notions du corps véhiculées par les politiques de santé (qui font entre autres des personnes âgées, l'une des minorités les plus visibles), par les publicités sociétales (telles les publicités québécoises de rapprochement interculturel qui réfèrent explicitement aux marqueurs phénotypiques, par les praticiens ou par les organismes de santé publique

Raymond Massé