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COLLOQUE
Pensée magique et alimentation
aujourd'hui. Colloque organisé par l'Observatoire de l'Harmonie
Alimentaire (OCHA) les 19 & 20 octobre 1994, Paris.
Pluridisciplinaire et très médiatisé, ce colloque
dirigé par le sociologue Claude Fischler a rassemblé des
chercheurs de renom de plusieurs pays (France, Australie, Finlande,
Italie, Roumanie, USA) devant un public nombreux et très diversifié
(autour de 200 personnes): universitaires, chercheurs (anthropologues,
ethnologues, sociologues, psychologues, historiens, médecins,
nutritionnistes), professionnels de santé, des travailleurs sociaux,
personnes du secteur privé et industriel (bureaux d'études
marketing, presse nationale, industries agroalimentaire, etc.).
On trouvera la plupart des communications dans un le numéro 149
d'Autrement, série Mutations / Mangeurs, novembre 1994 :"
Manger magique-aliments sorciers, croyances comestibles ".
Un néophyte pourrait reléguer la pensée magique
au passé, aux sociétés traditionnelles, aux mythes,
aux superstitions, ou aux idées fausses. Les communications
montrent qu'au contraire ce thème est étonnamment moderne
et fait référence à des processus mentaux, cognitifs
et sociaux, communs à l'ensemble de l'humanité. L'alimentation
par son processus d'incorporation de la nourriture est une des activités
humaines les plus propices à la pensée magique, l'aliment
s'introduisant au sens matériel et au sens idéel dans
le milieu intérieur de l'organisme humain. La modernité,
en s'accompagnant d'une profusion alimentaire, a fait apparaître
un problème inédit : choisir, dans un monde d'abondance.
Que deviennent alors les critères des choix alimentaires quand
les traditions culinaires deviennent moins prégnantes, tandis
que la science prodigue de nombreux messages nutritionnels, et que
surgissent conseils et prescriptions alimentaires contradictoires
? L'itinéraire du mangeur moderne oscille entre tentation et
culpabilité au milieu d'une cacophonie de messages. Selon C.
Fishler, l'anxiété commence alors à le gagner.
Nécessité de choix au milieu de l'abondance, confusion
et contradiction des messages, anxiété : tous ingrédients
qui favorisent chez le mangeur moderne des réponses alimentaires
magiques.
Ce colloque n'entendait pas porter au pilori le fonctionnement magique
de notre pensée, ni le valoriser outre mesure. Par la compréhension
de ses mécanismes, de son sens, de sa nature et de sa fonction,
il s'agissait de mettre en lumière un fonctionnement apparemment
universel ; et donc d'introduire dans la compréhension de l'alimentation
moderne des éléments conceptuels permettant de mieux
la penser.
Il est difficile de synthétiser ici des communications faisant
référence à divers champ disciplinaires : anthropologie,
sociologie, psychologie, sciences cognitives, histoire, nutrition.Au-delà
des lignes qui suivent, nous renvoyons le à l'ouvrage d'Autrement.
Le concept de " pensée magique " a été
à maintes reprises (re)défini et analysé par notamment
Claude Fischler, par Paul Rozin (psychologue, Philadelphie), ou par
Richard Sweder (anthropologue, Chicago). Tout le monde est d'accord
pour associer la création de ce concept à la pensée
des pères de l'anthropologie de la fin du 19° siècle
et du début 20° siècle : Mauss, Tylor, Frazer. Depuis,
les débats théoriques sur ce thème ont suscité
des contreverses notamment entre divers auteurs comme Lévy-Bruhl,
Freud, Malinowski, Levi-Strauss ou Piaget : la pensée magique
n'est plus spécifique des " sauvages ", mais une donnée
universelle. Ce concept créé au début du siècle
prend alors une dimension tout à fait contemporaine, et les intervenantsse
réfèrent unanimement aux définitions données
par les premiers anthropologues.
C'est la raison pour laquelle la magie et la pensée magique seront
présentées tout au long de ce colloque à partir
des concepts suivants : 1) magie "sympathique" qui permet
une action à distance des choses les unes sur les autres comme
par "une sympathie secrète" (Tylor, Frazer) 2) cette
magie fait intervenir les lois de similitude et les lois de contagion.
A la lumière de ces définitions, Claude Fischler, dans
un effort de synthèse, définissait à l'issue du
colloque l'intervention de la pensée magique dans l'alimentation
par la formule : Incorporation = Contagion + Similitude. Les processus
mentaux, qui dans l'acte alimentaire (incorporation) font référence
aux lois de contagion et de similitude, peuvent être alors définis
comme étant de "pensée magique".
Mais Richard Sweder (Anthropologue, Chicago), à travers des exemples
dans l'alimentation d'une population indienne actuelle, remettait en
question l'utilisation du terme de pensée magique. Il soulignait
que ce concept émane d'une pensée moderniste, reposant
sur une série de concepts censément contradictoires (objectivité/
subjectivité, réalité/ langage, littéral/
figuré, perception/imagination). Considérant la magie
comme une illusion d'attribution, il plaidait alors pour une remise
en question de la terminologie et une refonte de la posture intellectuelle
à travers laquelle le concept de magie puisse être abordé
par "des approches différentes de la causalité et
de la nature physique, sociale, psychologique ou biologique ".
Selon lui, le temps est venu de remplacer le mot magie par l'idée
de mondes objectifs multiples.
Malgré cette réflexion critique, la "pensée
magique" a plané sur l'ensemble du colloque, et de nombreux
exemples ont illustré son importance dans l'alimentation.
Des illustrations dans les sociétés traditionnelles
ont permis de mettre en évidence des systèmes alimentaires
entièrement gérés par la pensée magique
comme à travers les notions de souillure et de pureté
dans l'Inde traditionnelle (Charles Malamoud), ou à travers les
notions de manger des Massa et des Moussey dans le Cameroun contemporain
(Igor de Garine). Puis les interventions se sont concentrées
sur les aspects modernes de cette problématique.
Les psychologues ont apporté une dimension cognitive des processus
de la pensée magique. Ainsi Paul Rozin (Philadelphie) à
l'aide de nombreux exemples alimentaires sur des expérimentations
auprès d'Américains dotés d'un bon niveau d'instruction,
a montré que la pensée magique sympathique pouvait être
mise en évidence à côté de la pensée
rationnelle. Matty Chiva (Paris) montrait que la pensée magique
structure la perception de l'environnement des jeunes enfants, ce processus
mental coexistant avec la pensée rationnelle à l'âge
adulte. Michael Siegal (Brisbane) met en évidence l'importance
de la pensée magique dans les choix alimentaires de jeunes enfants
et dans leurs relations aux adultes.
Les interventions privilégiant les dimensions historiques et
sociohistoriques ont montré que la pensée magique est
une constante dans l'histoire des sociétés humaines. Georges
Vigarello à propos de la nourriture médiévale française
montre que l'alimentation est un véritable médium liant
ou déliant les organismes humains aux forces de la natures et
aux forces occultes à l'aide des aliments, de tisanes, de boissons,
d'élixirs, ou de potions en tout genre. Il voit une certaine
continuité entre ce rapport à l'alimentation et celui
proposé dans certaines conceptions diététiques
actuelles. Il y voit aussi la source de certaines de nos métaphores
alimentaires actuelle.
Lionel Tiger fait l'hypothèse que si la pensée magique
a eu tant de succès dans les sociétés traditionnelles
et modernes (astrologues, loterie, diététique, etc) parce
que notre espèce a évolué dans un climat de grande
incertitude. Saadi Lahlou - à partir d'une analyse de statistique
lexicale du Grand Robert - démontre que la pensée magique
dans les représentations du manger dans la culture française
"n'est pas une bizarrerie, mais une application banale, bien qu'un
peu radicale, de la pensée normale, symbolique par nature".
Le sociologue finlandais Pasi Falk exa-mine le succés grandissant
des vitamines utilisées en substituts ou suppléments alimentaires,
tendance exprimée à la fois dans les discours scientifiques
sur la nutrition, et dans les discours plus récents (discours
"écologiste", discours sur la "forme", sur
la "beauté"). Au delà de leur réalité
nutritionnelle, l'utilisation de ces vitamines semble s'enraciner dans
une perception magique de leurs effets que P. Fallk caractérise
par "leur capacité à conjurer les maux à venir,
y compris et en dernier ressort à retarder le vieillissement,
voire la mort elle-même". L'auteur rapproche la consommation
des vitaminesdes usages plus traditionnels des amulettes contre le
mauvais oeil.
Harvey Levenstein a décortiqué le mythe moderne né
aux USA de la santé supérieure attribuée aux Hounzas
vivant dans l'isolement himalayen. Il véhicule l'idée
qu'une alimentation "naturelle" est source d'énergie,
de vigueur, de longévité, de prouesses sexuelles et de
bonheur. Ce mythe moderne montre à quel point le mangeur moderne
peut être victime des messages pseudo-scientifiques et de sa pensée
magique.
Mais personne ne fut épargné : la science et les politiques
de santé publique ne sont pas exempte de pensée magique.
Marian Apfelbaum présenta la "diète prudente".
Ce concept né au USA dans les années 60 a pour l'objectif
de diminuer le taux de cholestérol sanguin, afin de diminuer
le risque de maladie coronarienne : suppression de la consommation
des aliments riches en cholestérol, et en graisses, par la consommation
de viandes exclusivement maigres, augmentation de l'usage de graisses
végétales riches en acides gras mono et polyinsaturés.
Or si ces changements alimentaires diminuent le taux de cholestérol
total ils ont des effets nuls et parfois effets néfastessur l'espérance
de vie.
Un second exemple est donné par Claude Fischler : le régime
alimentaire méditerranéen objet d'un engouement sans précédent
outre-Atlantique. Ce régime valorisant un modèle occidentalo-méditérannéen
est en fait le produit d'une pensée utopique reprenant ses thèmes
récurrents : pérennité, tradition immémoriale,
stabilité, et exotisme.
Le public, déconcerté, s'interrogeait sur la pertinence
des politiques de santé publique qui rationalisent et réglementent
les comportements alimentaires. Apfelbaum, Fischler ou Edgar Morin se
sont montrés tout à fait hostile à l'intervention
de l'Etat dans ce domaine.
A l'issue de ce voyage dans le monde de la pensée magique, Edgar
Morin offrait une dernière analyse conceptuelle. Selon lui, tout
être humain est doué d'une rationalité qui résulte
d'une combinaison savante entre la possibilité d'argumentation,
de critique, de théorisation, et d'autocritique. La tentation
est grande d'osciller entre deux extrêmes qui sont la rationalisation
et l'irrationnel. L'une et l'autre, déséquilibres de la
rationalité sont source d'abus et de délire, mais font
partie du fonctionnement habituel de l'esprit humain. La rationalisation,
rationalité sans autocritique, a nvahit la raison et la pensée
scientifique pour aboutir dans le domaine alimentaire aux pires excès.
Quant à la pensée irrationnelle, source de la pensée
magique par son caractère analogique, elle conduit à la
croyance en ce que réfute l'esprit rationnel. Quel avenir pour
la rationalité ? selon E. Morin la rationalité doit construire
une navette permanente entre deux périls : rationalisation et
pensée irrationnelle. Il milite donc contre les abus de la rationalisation,
et les illusions de l'irrationnel. Patrice Cohen
Patrice Cohen
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