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COLLOQUE

13ème Colloque Européen des Etudes Modernes concernant l'Asie du Sud. Toulouse, 31 août - 3 septembre 1994.


Une journée de ce colloque, organisé par Marine Carrin Tambs-Lyche, du Centre d'Anthropologie des Sociétés Rurales (CNRS, Toulouse), était consacrée aux Cultes Thérapeutiques.

L'approche théorique reposait sur trois questions:
- Comment les relations familiales propres à l'Inde affectent-elles l'interprétation des cultes thérapeutiques?
- Est-ce que l'individu utilise l'identification à des figures mythiques pour échapper à la souffrance?
- L'analyse de la fonction thérapeutique des temples et institutions similaires permet-elle de comprendre comment l'individu réinterprète sa propre histoire? Si oui, est-ce qu'un scénario implicite est inséré dans les configurations mythologiques?

Les participants étaient invités à présenter le cadre institutionnel et la structure des cultes thérapeutiques, aussi bien que le point de vue de l'individu au travers de son histoire de vie, en articulant une double perspective ethnologique et psychologique. Le propos était d'analyser ainsi comment la croyance et les métaphores du "moi" sont manipulées pendant l'ascèse ou le traitement.

Les communications étaient présentées en anglais ou en français. En ce qui concerne J. Assayag et F. Rollier, absents du colloque mais dont les communications ont été lues et figureront dans les actes, les résumés des auteurs sont présentés ci-dessous.

F. Bourdier: "Le shaman dépossédé et le médecin envouteur". F. Bourdier examine les modalités d'articulation des cultes de possession et de la biomédecine dans un village du sud de l'Inde, près de Coïmbatore. Des éléments symboliques qui font référence aux cultes locaux sont inclus dans la pratique biomédicale : autels dans la cour du médecin, représentation de Ganesh sur les seringues ou les boites de médicaments. Le malade, à son niveau, établit des synergies par ses itinéraires thérapeutiques où la consultation d'un biomédecin ou d'un shaman prend tout son sens dans le schéma des recours successifs, où la bénédiction des médicaments pharmaceutiques augmente leur "shakti" et potentialise leur effet... Dans un hôpital, un lieu de culte dédié à un "esprit local" est ouvert aux malades. F. Bourdier montre que la biomédecine, en permettant de visualiser l'invisible par certaines techniques comme la radiographie, acquiert un caractère "magique" pour les patients. Loin de se limiter l'un l'autre, la biomédecine et le shamanisme tendent à éliminer les autres pratiques thérapeutiques présentes localement (Ayurvéda, Siddha).

D. Bertrand : "Rites thérapeutiques des médiums sampaniers de la rivière des parfums à Hué (Viet Nam) et représentations de la personne". Les sampaniers distinguent des maladies de l'intérieur (dues à un déséquilibre chaud-froid ou à des troubles de la circulation aérienne) traitées par la médecine sino-vietnamienne, des maladies courantes traitées par la biomédecine, et des maladies de l'extérieur. Celles-ci peuvent être dues aux persécutions exercées par des morts, aux pertes de l'âme, à la possession par un esprit, ou relever d'une lecture astrologique. Les médiums, sous la protection d'un esprit auquel chacun d'entre eux est dévoué, communiqueront avec l'au-delà pour connaître la cause de la maladie, qu'ils transcriront sous la forme d'idéogrammes au cours d'un rituel théatralisé. Les représentations de la personne mises en jeu s'appuient sur l'existence de deux "âmes", dont la sortie hors du corps pendant le sommeil met l'individu en état de vulnérabilité. Les âmes des morts sont à la fois protectrices et justicières, elles peuvent se regrouper pour provoquer des épidémies. Deux questions sont présentées par cette communication : si les moments de désordre que sont les rituels thérapeutiques permettent un regard privilégié sur les représentations de la personne, ces représentations "cultuelles" différent-elles des représentations quotidiennes? D'autre part, la notion de fragilité de la personne liée aux "dissociations" trop fréquentes de ses composantes est un thème qui semble fertile sur plusieurs continents, bien qu'encore assez peu exploré.

G. Tarabout : "La thérapie "psycho-religieuse" au Kérala, forme d'interaction entre les traditions locales et le discours scientifique". G. Tarabout présente deux "institutions thérapeutico-religieuses" du Kérala. La première est une famille brahmane qui traite dans son lieu d'habitation des malades mentaux de toutes origines religieuses. Traiter la folie est pour cette famille une tradition, et ses membres sont considérés comme porteurs d'une connaissance et d'un savoir-faire spécifiques. Leur conception de la maladie entremèle des représentations liées à la médecine indienne et à la psychologie contemporaine. Le traitement repose sur une approche de type "behavioriste", le recours à des sacrifices et à quelques médicaments. Le second thérapeute est une prêtre catholique qui traite des centaines de patients pour ce qu'ils considèrent souvent comme des possessions, et que lui considère comme des syndromes de "personnalités multiples". Les personnalités supplémentaires viendraient parasiter le subconscient d'un individu lorsque son sens moral, qui constitue ce qu'il appelle le "censorium", est défaillant. La thérapie repose sur une négociation tenace avec les personnalités parasites menacées du pouvoir de la Croix, assortie de l'usage de médicaments ayurvédiques. Dans les deux cas, la maladie mentale est conçue comme une altération de la perception de la réalité, selon des processus très différents: psycho-biologiques dans le premier cas, liés à la possession dans le second. Des éléments de rationalité scientifique ont été intégrés dans des cadres conceptuels où la guérison s'obtient dans le champ du religieux. Le recours à des éléments de la "tradition thérapeutique locale" subsiste dans les deux cas. Cependant, alors qu'ils pratiquent des thérapies "psycho-religieuses" dont le propos est de réintégrer le malade dans son entourage social, ces thérapeutes sont perçus par leurs patients essentiellement comme des exorcistes. Mais il sont eux-mêmes prêts à revendiquer ce "malentendu", reflet de leurs propres ambiguités, comme l'un des ressorts de leur efficacité thérapeutique.

M. Carrin Tambs-Lyche : "Réaffirmer son identité à travers la souffrance : comparaison entre le Bengale et le Kérala". Cette communication compare les conceptions de la douleur et les moyens de la transcender dans deux états de l'Inde : le Bengale et le Karnataka. Dans le Bengale, les hommes et les femmes de basses castes fréquentent un grand nombre de lieux de cultes thérapeutiques. Là, l'individu émerge au travers d'une inversion de genre: le traitement est achevé quand une femme malade devient prêtre, et quand le prêtre, en retour, manifeste des qualités féminines. M. Carrin analyse le symbolisme de l'identité sexuelle, et montre comment ces transformations, telles que l'arrêt des règles, signent la possession par la déesse. Dans le Karnataka, il existe des cultes thérapeutiques dédiés à des déesses du panthéon hindou, dont les devins sont le plus souvent des hommes. Mais les patients sont surtout des femmes, et il est exceptionnel qu'ils deviennent eux-mêmes thérapeutes. Plus généralement, hommes et femmes fréquentent des temples consacrés à Devi, dont les prêtres ont suivi des itinéraires et des choix individuels, pouvant être très "atypiques". Dans les deux cas, la dévotion envers la Déesse représente un langage qui constitue un support signifiant pour la transmission du savoir thérapeutique. Mais la possession est utilisée de manière très différente pour l'expression des individus. Si la possession a souvent été considérée comme un avatar de l'hystérie, la présentation de M. Carrin montre qu'elle peut être l'objet d'une stratégie individuelle, éventuellement consciente. L'individu considère alors la possession comme une élection, et l'utilise à son profit dans son parcours biographique et ses relations sociales proches. Un autre point mis en lumière par cette communication riche, très documentée sur le plan ethnographique, est le rapport entre le système de parenté et la capacité à exprimer des situations conflictuelles dans le cercle interpersonnel, ou la nécessité de les projeter au niveau "surnaturel".

J. Assayag : "Mais ils marchent... Religion, maladie et thérapie en Asie du Sud". En l'absence d'une définition unifiée des catégories nosologiques et de descriptions de la pathogénie qui fasse consensus dans la culture populaire du sud de l'Inde, l'observation du culte d'un saint musulman dans le Karnataka (l'intercesseur local d'Allah) montre comment la maladie et l'infortune sont entremélées, et comment la religion et la thérapie se superposent. Les personnes "affectées" tournent autour de la tombe du saint, ce qui les plonge dans une transe et les prépare à l'exorcisme. C'est l'organisation structurelle et psycho-dynamique d'un "complexe culturel" qui relie la Terre et le Ciel qui rend cet acte efficace: en extériorisant ainsi périodiquement leurs démons et en symbolisant leur dissociation psychique, les personnes malades et "affectées" sont réintégrées dans la famille, le lignage ou la communauté. (traduction AD).

F. Rollier: "Les possédés de Murugmalla : de la faille à la faute, une expérience du sujet". A Murugmalla (Karnataka), les possédés rentrent en transe autour du tombeau (dargah) d'un saint de l'Islam. Au-delà de la personne sociale, y a-t-il une place pour un Sujet entre le moment de l'apparition des symptômes et de l'angoisse, leur reconnaissance comme Possession, l'invitation à la Transe (Tawaff) et l'initiation religieuse comme fin de culte? Devenu objet de jouissance de l'Autre qui l'habite, le possédé est prié de tourner rond et il s'essaye à mettre au pas ses démons convoqués devant le tombeau du Père. Ainsi, le dargah est une "porte ouverte"... sur l'univers symbolique, la transe une expérience de langage et c'est par la nomination que le mal être trouvera un sens, faisant transiter le Sujet de l'expériene de la faille ... à la révélation de la faute. Qu'advient-il alors de la dette des vivants envers les morts ? et s'il y a guérison à Murugmalla, quel en est le prix ?

H. Malik : "Un Pir et les médiations thérapeutiques". Les Pir sont les mystiques musulmans qui jouent un rôle thérapeutique par la prière, mais aussi le diagnostic et la préparation d'amulettes. H. Malik montre comment au Punjab, les Pir dépassent le rôle défini par la lecture du Coran pour accomplir des pratiques rituelles définies par l'interaction avec les "personnes affectées".

L'approche proposée au cours de cette journée, reposant sur un double point de vue psychologique et ethnologique, a été développée en Asie depuis plusieurs années, notamment par Sudhir Kakar dans son ouvrage : "Shamans, mystics and doctors. A psychological inquiry into India and its healing traditions", Oxford University Press, 1982. Sudhir Kakar y analysait en parallèle trois "traditions":
- la tradition "locale", avec l'étude de cultes des saints musulmans, de divinités aux pouvoirs thérapeutiques et de shamans "tribaux" et tibétains,
- la tradition mystique, avec l'étude d'une secte, des techniques de soins tantriques et de pratiques religieuses et thérapeutiques qui s'apparentent au yoga,
- la tradition "médicale", avec l'étude des théories de l'Ayurvéda, et de la pratique psychiatrique d'un médecin indien.
Elle est fertile à plusieurs titres: en permettant de s'affranchir de la dichotomie "anthropologie religieuse / anthropologie de la maladie", en permettant d'envisager l'efficacité symbolique à son juste niveau, celui que veut ou peut lui accorder l'individu.

A.D