|
COLLOQUE Afrique: le choc des médecines.
Chantilly, octobre 1993. Eric de Rosny a basé sa réflexion sur la présentation de deux prophétesses catholiques de Douala, qu'il étudie dans un chapitre de son livre "L'Afrique des guérisons" (L'Harmattan, Paris, 1992).. L'apparition de mouvements religieux émanant du peuple chrétien lui-même touchait jusque-là essentiellement les Eglises protestantes, et l'Eglise catholique a tenté de "prévenir" les mouvements prophétiques. Mais Mallah et Marie-Lumière, deux jeunes femmes parfaitement intégrées à la vie sociale et familiale des classes populaires de Douala, déclarent avoir été inspirées directement par une vision de la Vierge Marie et de Jésus-Christ, en 1982. Depuis, ces deux femmes reçoivent entre 6 et 10000 personnes par semaine, qui, par groupes homogènes de "malades" (jeunes, femmes avec enfants, femmes sans enfant, femmes enceintes, hommes), viennent assister à des célébrations et des séances de guérison. Ces célébrations s'inspirent de la liturgie du Renouveau charismatique, et mèlent des témoignages personnels de malades, les conseils et exhortations des deux femmes, des rituels autour de l'eau. Le rôle de Mallah et Marie-Lumière peut être mis en rapport avec le rôle traditionnel des khamsi, devins guérisseurs de l'ethnie bamiléké, et les actes des deux femmes au cours des séances, comme leur histoire personnelle et surtout la reconnaissance dont elles jouissent, signent cette filiation. Il est aussi fortement inspiré par une lecture de la Bible qui, "faisant l'économie de l'Eglise", leur permet d'affirmer de règles de conduite nourries d'un "bon sens commun", celui de jeunes femmes "au parler moderne", et de valeurs telles que l'honnêteté, le travail, l'espérance. Pour E. de Rosny, jésuite et ethnologue, Mallah et Marie-Lumière contribuent à "l'incultu-ration" de la foi chrétienne en Afrique en délivrant sous une forme traditionnelle le "message de l'Evangile". Elles soulevaient pour tous la question du rapport entre thérapeutique et religion, entre santé et salut. L'origine de leur succès dans le caractère non médicalisant de leur action thérapeutique a été discuté. Chargé d'exposer l'histoire de la santé
publique en Afrique Noire, Georges Le Gonidec (médecin, Institut
Pasteur) a présenté les grandes lignes du système
de santé actuel, décrit comme "l'enfant déshérité"
de la médecine coloniale. Dans l'Afrique des indépendances,
les institutions coloniales ont été dissociées
en d'une part de nouvelles institutions supranationales éloignées
de l'interven-tion, d'autre part en systèmes publics nationaux
qui, confrontés au problème du coût des soins médicaux,
ont dû adopter la stratégie des soins de santé primaire.
Pour G. Le Gonidec, les SSP restent cependant perçus comme une
"médecine des Blancs" basée largement sur l'éducation,
qui se heurte aux conceptions locales de la maladie, où la participation
communautaire "n'est souvent qu'une façade artificiel-lement
entretenue par un soutien extérieur (ex: ONG)". Avec l'initiative
de Bamako, "on passe sans étape d'une médecine charitable
à une médecine gestionnaire", et les populations
risquent d'être sacrifiées à la cause de la gestion.
Sur ce dernier point, l'analyse du dr. Le Gonidec mettait en avant l'importance
d'une politique du médicament essentiel trop peu développée
jusque-là.
Avec le titre de sa présentation: "La cure
du malheur ici et ailleurs: choc des croyances et des représentations
relatives au corps et à l'univers", Alain Epelboin (médecin,
ethnologue, CNRS) situait d'emblée le champ symbolique dans lequel
la réflexion sur "les médecines" doit s'opérer,
du point de vue de l'ethnologue. Pour lui, l'utilisation de la vidéo
permet un travail ethnographique plus précis à l'ethnologue
dont le regard sur le terrain est toujours sélectif, "en
raison de mécanismes cognitifs élémentaires".
Les documents vidéo sont aussi un outil pédagogique efficace,
lorsque les images ralenties de la toilette d'un bébé
africain donnent à voir la complexité et la précision
de la technique d'une maman, et laissent entrevoir le caractère
vain - ou idéologique - de programmes sanitaires prétendant
lui enseigner l'hygiène. La vidéo renouvelle ainsi l'approche
de la communication culturelle ou transculturelle non verbale. Un document vidéo sur la consultation d'un guérisseur centrafricain montrait les rapports de pouvoir entre guérisseurs, guérisseur et consultant, guérisseur et ethnologue, introduisant pour les participants au colloque l'analyse des "médecines" sous l'angle des rapports sociaux, très différents des relations consensuelles évoquées jusque-là. Enfin, à partir d'objets provenant de la décharge d'ordures de Pikine (Sénégal), A. Epelboin analysait les "chocs" symboliques liés à leurs utilisations successives dans des systèmes différents, comme dans le cas d'anciens flacons de solutés gynéco-logiques récupérés par les musulmans pour leurs ablutions. D'autres objets de la même provenance sont présentés au Musée de l'Homme dans le cadre d'une exposition, à l'occasion des 60 ans de la Société des Africanistes (jusqu'au 15 décembre 93, Paris). Berthe Lolo (psychiatre, Cameroun) présentait le point de vue d'une clinicienne confrontée dans sa pratique quotidienne à des "patients" dont l'histoire clinique et la symptomatologie peuvent être compris en rapport avec l'histoire sociale et le monde symbolique de leur ethnie. Elle analysait quelques cas de malades en termes de perte d'identité, et présentait leurs itinéraires, pour lesquels la "mosaïque des recours thérapeutiques" (médecine traditionnelle, exorcistes, psychiatres) permettait un traitement "harmonieux", malgré les rapports de pouvoir en jeu entre les thérapeutes. Dans le débat qui a suivi sa présentation,
la question de la pertinence de la nosologie "occidentale"
en Afrique a été posée. Pour B. Lolo, son utilisation
est effective avec un recours fréquent à la catégorie
"borderline". Elle discutait aussi la place des médecins
africains vis-à-vis de l'univers culturel dont ils sont issus,
et précisait la démarche des étudiants en médecine
qui choisissent la psychiatrie "pour acquérir un pouvoir
plus vite qu'avec l'initiation", puis se "distancient"
par rapport à la sorcellerie grâce au "détour"
par les concepts occidentaux, ce qui les écarte des tentations
du syncrétisme auxquelles succombent des médecins d'autres
spécialités. J. Benoist (médecin, professeur d'anthropologie)
est intervenu sur le thème: "Créoles de l'océan
indien: les leçons de la rencontre des médecines". Les débats qui ont clos la rencontre ont été
traversés par les questions suscitées ou énoncées
par les intervenants, auxquelles sont venues s'imposer quelques impératifs,
tels que la nécessité de ne pas confondre le niveau de
la science et le niveau de sa pratique, et les réserves auxquelles
doit être soumise l'approche comparative. Concernant la "rencontre
des médecines", les débats concluaient sur l'introduction
dans la réflexion de la dimension sacrée, sur les conflits
et enjeux de pouvoir en cause, et sur le caractère vain d'une
planification par décret de la complémentarité. |