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COLLOQUE
"L'anthropologie médicale
et le développement sanitaire" 19-20 juin 1991, Genève,
organisé par l' Institut Universitaire d'Etudes du Développement
(IUED).
Ce très intéressant colloque qui réunissait
une quarantaine de personnes à l'IUED avait pour but de faire
se rencontrer des professionnels des sciences sociales et des professionnels
de la santé, afin d'échanger leurs réflexions et
leurs expériences autour de deux thèmes: l'articulation
entre l'anthropologie médicale et les pratiques sanitaires, et
les questions de formation dans ce domaine. Pour des raisons matérielles,
le compte-rendu présenté ci-dessous ne concernera que
la première partie du colloque.
Chaque demi-journée était consacrée à deux
présentations, ce qui permettait au présentateur d'exposer
et d'illustrer son expérience et sa démarche, et aux participants
de discuter et de débattre, sans être pressés par
le temps. Contrairement à d'autres colloques où les présentations
se doivent d'être brèves et nombreuses, à Genève
on avait le temps, ce qui fut tout à fait appréciable.
Marie-Josée Burnier (infirmière, chargée de programme
à l'IUED) présentait une recherche pluridisciplinaire
et appliquée sur les agents de santé villageois en Guinée
Bissau, sous le titre "Le secret de l'unité de santé".
Dans chacun des quatre villages que concerne son travail, l'auteur a
étudié pendant un mois une unité de santé
avec ses agents de santé de base et ses matrones. MJ Burnier
a réalisé une analyse sociale de l'unité de base,
de ses acteurs, et de sa place au sein de sa communauté.
La place sociale de l'agent de santé se situe entre le système
de santé moderne et la société traditionnelle villageoise,
et donc au point charnière de deux pouvoirs. Choisi dans la communauté
sur le critère de "bon comportement", l'agent de santé
de base est légitimé par cette communauté mais
dispose de peu de moyens dans le système moderne dont il devient
le représentant (formation courte, peu soutenu par les infirmiers).
Ses interventions ne remettent pas en cause, mais se superposent aux
pratiques traditionnelles. La matrone vit aussi une inadéquation
entre son ancien rôle social et religieux, et son nouveau rôle,
présenté comme technique. Pour elle, les conceptions modernes
viennent s'opposer aux valeurs traditionnelles, les activités
de prévention proposées aux matrones sont très
éloignées de leurs activités antérieures.
A partir du changement introduit dans le rôle et le statut social
de ces agents de santé, MJ Burnier analyse les caractères
de l'utilisation de l'Unité de Base par la population. L'unité
de santé subit de fait ce que les planificateurs considèrent
comme un "détournement d'emploi" par la population,
qui limite ses recours au fait d' "aller chercher des médicaments",
avec une confiance limitée. La mission d'éducation pour
la santé des agents de santé de base n'est pas remplie,
le matériel d'éducation sanitaire est sous-employé,
quand il n'est pas caché par les agents de santé. Matrones
et agents de santé de base manquent de supervision technique,
et d'autre part manquent d'un soutien actif de la part de leur communauté.
Dans le cadre de la restitution de son travail, lors de son proche retour
en Guinée Bissau, MJ Burnier présente 5 propositions concernant
ces deux catégories de travailleurs de santé, au niveau
social et au niveau technique, de manière à les aider
à mieux assurer leur identité d'une part et leur crédibilité
d'autre part.
Bernard Hours (ethnologue ORSTOM) présentait,
sous le titre "Dysfonctionnement hospitalier - Stratégies
participa-tives" deux de ses travaux sur les systèmes de
santé, l'un au Cameroun et l'autre au Bengladesh.
Au Cameroun, B Hours a, au cours d'une première année,
interrogé les personnels de santé de 4 structures sanitaires
urbaines et rurales, puis leurs patients au cours d'une deuxième
année. Ce travail a mis à jour tout d'abord une tension
entre les infirmiers et les patients, avec plainte des infirmiers par
rapport à leur tutelle concernant leur statut, et par rapport
aux patients, en rapport avec l'importance du médicament absent
(permanente rupture de stock), et donc très présent dans
les représentations sociales: le médicament est hypervalorisé
car très rare, et le statut de l'infirmier dévalorisé.
Cette place symbolique du médicament n'est pas prise en compte
par les planificateurs de santé qui ne lui reconnaissent qu'un
pouvoir thérapeutique biologique. Au-delà de ces plaintes,
B Hours perçoit l'importance de l'Etat-"fantôme",
"thérapeute institutionnel", accusateur envers les
infirmiers (défaillants) et les patients (non éduqués),
et accusé (incapable d'assurer les dépenses de santé).
Au Bengladesh, B Hours a étudié une ONG Bengladeshi, le
centre de Savar, créée en 1971 et gérant un système
de soins de santé primaire qui couvre 20 000 habitants. Une couverture
sociale a été mise en place et l'organisation fonctionne
avec des "paramedics" qui font des tournées dans les
villages, essentiellement pour des activités de prévention.
Ici, la participation n'a pas été spontanée, la
supervision d'un personnel pratiquant des actes répétitifs
(et sans initiatives) est très renforcée. La gestion et
l'administration occupent une place très importante. Ce système
très pyramidal et hiérarchisé semble être
efficace, avec une transmission rapide du savoir pouvant s'apparenter
à un "matraquage pédagogique". Les "paramédics"
sont peu payés, n'ont pas de diplôme, mais vivent une rapide
ascension professionnelle, ce qui empèche que le savoir se cristallise
sous forme de statut. Ce système sociale fonctionne dans un environnement
disposant d'une pléthore de recours thérapeutiques (dont
beaucoup sont inefficaces ou même dangereux).
De ces deux travaux, analysant un dysfonctionnement hospitalier et
un "modèle" rigide de soins de santé primaire,
B Hours se questionnait sur ce qui, dans les deux cas, peut être
imputé à un effet de culture et à un effet de structure.
B Hours mettait en garde contre le risque de se "laisser aveugler
par le culturel", et recommandait d'observer aussi les problèmes
de structure et les logiques sociales, en pronant une anthropologie
du "moderne", c'est-à-dire des représenta-tions
engendrées par les structures de santé modernes, car pour
lui, c'est peut-être là que l'anthropologie médicale
peut apporter quelque chose au développement sanitaire.
Anne Tursz (épidémiologiste INSERM) et Jon Cook (ethnologue
CIE) présentaient une "Recherche interdisciplinaire sur
l'utilisation du système de santé par les enfants".
Cette étude en épidémiologie / anthropologie /
économie a lieu dans 6 pays: Algérie, Maroc, Togo, Congo,
France, Belgique. Elle vise à :
- analyser l'utilisation des différentes structures de santé
prenant en charge des enfants de moins de 5 ans, à décrire
l'a réalité de leur usage par rapport à la mission
prévue par les textes administratifs,
- analyser les relations entre l'hôpital et les structures périphériques,
- étudier la perception du rôle de ces structures par
les usagers et les professionnels de santé de ces structures,
- définir des actions visant à améliorer la coordination
de ces structures et la prise en charge des enfants.
L'approche épidémiologique vise à préciser
les caractéristiques du recrutement, des motifs de consultation
et d'hospitalisation.
L'approche anthropologique aborde les comportements et perceptions
des structures de soins par les usagers et les professionnels. Cette
enquête étant en cours, la présentation ne portait
pas sur ses résultats mais sur la démarche choisie, et
plus particulièrement sur des questions d'ordre méthodologique
concernant l'articulation entre épidémiologie et anthropologie.
Annie Hubert (ethnologue CNRS), dans son intervention concernant "Épidémiologie
et anthropologie comme pratique interdisciplinaire: le cas du cancer
du rhinopharynx", a expliqué son expérience personnelle
de dix années de collaboration avec des épidémiologistes
et des biochimistes. Dans le cadre de cette recherche, A. Hubert a travaillé
auprès de 3 populations en Chine du sud, dans le Maghreb (Tunisie)
et chez les Eskimos (Groënland). Après une première
étape de 3-4 mois sur chaque site, où 30 familles (comprenant
et ne comprenant pas des malades) ont été suivies sur
le plan de leurs habitudes alimentaires. D'autres données plus
larges étaient recueillies et analysées avec l'intervention
d'ethnologues spécialistes de la région. Dans un second
temps, l'étude comparative a utilisé une démarche
quantitative, s'articulant avec l'analyse biochimique. Pour l'auteur,
cette expérience témoigne de la possibilité de
mener des recherches interdisciplinaires, et de la nécessité
de dépasser les limites méthodologiques classiquement
assignées à chaque discipline.
Le débat qui a suivi ces quatre présentations, animé
par JP Jacob (ethnologue, IUED) a abordé plusieurs aspects complémentaires
sur les mêmes bases, favorables à une anthropologie appliquée,
impliquée dans l'interdisciplinarité, posant des "jalons
interdisciplinaires pour la recherche et l'action dans le développement
sanitaire". Très constructif, ce colloque a permis un premier
niveau d'échanges bien réels - qu'il serait intéressant
de poursuivre.
B. Faliu
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