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COLLOQUE

Douleur et religion. Traitement de la douleur et références chrétiennes L'Arbresle - 4 et 5 mars 1995.
Organisé par le centre Thomas More, ce colloque rassemblait historiens, médecins et théologiens autour du thème de la douleur, de son traitement et inévitablement de sa perception culturelle.

Le point de départ fut le rappel du retard accumulé par la France en matière de traitement médical de la douleur par rapport aux pays anglo-saxons. Si elle ne constitue pas la seule explication possible - ont été évoqués la sectorisation médicale, le recours à d'autres pratiques parallèles - dans quelle mesure la tradition catholique a-t-elle contribué à intensifier ce décalage ?

G. Burloux (médecin psychiatre - Centre de consultation de la douleur - Rhumatologie) traçait les grandes lignes de ses consultations soulignant quelques "schémas types" tout autant valables pour les patients "somatiques" (douleur médicalement localisée et reconnue) que pour les douleurs médicalement non reconnue). L'accent fut porté sur la psychogenèse, voire la "psychogénie" de la douleur et sur son traitement par la régression (schéma mère/enfant). Dans sa volonté d'échapper à la dichotomie classique séparant le somatique du psychologique, l'efficacité de ce modèle résiderait dans l'intégration de la douleur bien plus que dans son annulation. Il s'agit de "remettre la douleur dans l'histoire du sujet" en lui donnant sens.

N. Combes (infirmière dans une unité de soins palliatifs) fit part de son expérience professionnelle et quotidienne de la douleur. Son intervention souleva notamment le problème de l'évaluation du "phénomène algique", au niveau de ses techniques (localisation des sites, échelle visuelle de mesure) et des variations de son expression (en fonction des âges, des "ethnies" ...).

A la suite de deux interventions qui posent les problèmes de l'appréhension du fait algique dans le secteur biomédical, une série de présentations confronta les multiples perceptions de la douleur physique et de la souffrance à travers l'histoire et les dogmes de la religion catholique.
La première (C. Langlois, historien) traita des interférences du champ religieux dans le secteur médical aux XIX° et XX° siècles. Au XIX° siècle, biomédecine et Église mènent des chemins parallèles : la première opère quelques avancées dans la lutte contre la douleur par l'anesthésie ; la seconde continue de se lover dans une sorte de connivence avec la souffrance (valeur rédemptrice). Le catholicisme du XIX° siècle, "catholicisme de distance", reste en marge du traitement biomédical de la douleur. La seconde moitié du XX° siècle témoigne de l'essor d'un "intégrisme catholique", marqué par une théologie classique et la résurgence d'une conception "doloriste" du monde. Dans ce contexte le discours de Pie XII à tendance scientiste (1956-1957) parait novateur : positions favorables à l'accouchement sans douleur, au recours à l'anesthésie et aux analgésiques, l'héroïsme chrétien pouvant, user d'autres moyens que l'acceptation de la souffrance. On assiste à une éradication de la douleur du champ religieux, la distinction entre théologie et éthique reprenant sens.
J.P. Jossua analysa la construction, puis la déconstruction de la valorisation théologique de la souffrance. En préalable, deux faits essentiels furent rappelés : la plasticité des fonctions sociales de la religion, puis la distinction nécessaire entre religion et élites religieuses afin d'éviter le piège de l'uniformité et de l'unanimité des représentations. Une première partie concernait la genèse de la représentation de la souffrance rédemptrice qui semble s'être développée par la jonction de plusieurs théories : celle du pêché originel (une invention théologique d'Augustin en 397), celle de la souffrance du Christ, celle de la valorisation de la souffrance (punitive, expiatoire, purificatoire) qui découle de la grandeur du pêché. C'est par le truchement de ces connexions que les représentations doloristes voient le jour. La seconde partie de l'intervention concernait les remises en cause de ce corpus de représentations par "l'intelligentsia catholique" du XX° siècle. L'un des déclencheurs de cette dévalorisation de la souffrance serait à rechercher dans une sorte de modification de la perception du pêché, modification opérée par l'interprétation psychanalytique de la culpabilité (indice du pêché), par le Renouveau biblique (le Salut n'est plus le Salut du pêché). L'Église ne dénie pas la souffrance mais lui ôte son sens en soi.
Le détour par la congrégation des Trappistes du XIX° siècle proposé par B. Delpal montre l'application extrême des représentations doloristes. L'ascétisme passe ici par la douleur et est guidé par quatre principes : la compassion (la connaissance des douleurs de son divin maître permet au moine de s'approcher de lui), la réparation (le moine se substitue à la société pour expier), la vocation (la douleur, signe de l'élection divine), le choix de la douleur (aspect évolutif et tardif des exigences de la congrégation).

Le rapport entre éthique, douleur et religion, déjà soulevé par C. Langlois, resurgit quand B. Matray s'attacha à examiner les positions des successeurs de Pie XII. La douleur tacitement désacralisée par Pie XII, le problème éthique que son traitement soulève invite alors à la création d'une déontologie. L'Église, en s'excluant de son champ, opte pour sa professionnalisation. Persistent cependant quelques discussions autour de l'usage des antalgiques, la "perte de vigilance" (problèmes de l'intimité du corps, de la confidentialité, des devoirs religieux et moraux), le contrat d'endormissement (négociation entre le médecin et le malade qui requiert le consentement de ce dernier), et de l'euthanasie. B. Matray insista en dernier lieu sur la contribution de Pie XII aux projets de soins palliatifs et de traitement de la douleur.

Les deux dernières interventions traitèrent du rapport Neuwirth. Présenté par le Sénat en janvier 1995, ce rapport est le fruit d'une réflexion en collaboration avec quatre représentants des trois grandes religions monothéistes et deux groupes de francs-maçons. Deux explications au retard de la France en matière de traitement de la douleur y sont retenues : "le retard des mentalités", et les obstacles législatifs et structurels. A. Langlois chercha à dégager des discours des élites religieuses quelques points de convergence (en l'occurrence affirmation unanime de la "mécompréhension" des messages religieux) et de divergence (valorisation de l'image de Jésus Christ médecin pour le catholique, du Dieu "souffrant" et "faible" pour le protestant, du concept d'endurance et d'épreuve pour le musulman). Néanmoins, malgré son intérêt, ce rapport continue de véhiculer une image "archaïque" des rapports entre religion, douleur et sacré, trop hâtivement rejetés dans la rubrique "retard des mentalités". Quant à l'aspect juridique de ce rapport, il nous fut rappelé que le traitement de la douleur n'a de cesse d'osciller entre le code pénal (cf. la délivrance de la morphine) et le code de santé publique.

Son projet n'étant pas d'apporter des réponses précises et concrètes à la question du traitement de la douleur, ce colloque posa quelques jalons pour la compréhension des multiples relations du phénomène "douleur" à l'environnement culturel et religieux. Il convient de souligner que les connexions entre médecine et religion sont rarement traitées comme objet d'étude en soi. Le cap fut ici franchi par la confrontation de praticiens du secteur biomédical et théologiens. Sans négliger les autres disciplines, on peut regretter l'absence d'interventions plus anthropologiques, qui auraient pu éviter les fréquentes confusions entre perception de la douleur et expression, atténuer les problèmes de conceptualisation et de distinction des termes "souffrance" et "douleur" (confondus ou opposés selon les interventions). Il manquait quelques réflexions sur les versants plus "populaires", ou plutôt sur les interprétations et les pratiques "populaires" de la religion chrétienne, les connexions entre douleur et religion ayant été surtout abordées d'un point de vue dogmatique et théologique, dans un regard sur les dogmes de l'élite religieuse par l'élite religieuse.

(K.Viollet Bull.n° 23)