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COLLOQUE

Sida, Toxicomanie, Institutions de soins : représentations croisées. Toulouse, 22 novembre 1995.

Cette rencontre pluridisciplinaire était organisée par le Groupe de Réflexion et d’Action des Praticiens Hospitaliers et Intervenants en Toxicomanie Interdépartemental (Graphiti). J.Pierret (sociologue, Cermes) a analysé l’état des connaissances en socio-anthropologie concernant les usagers de drogues et le VIH en France, et les résultats d’une enquête menée avec D.Carricaburu sur l’impact sur la vie quotidienne et les recompositions identitaires liés à la séropositivité (1). D.Garipuy (médecin, hôpital Varsovie, Toulouse) présentait les bouleversements que les thérapeutiques de substitution ont introduits dans la pratique des médecins, notamment généralistes, et son impact sur leur perception de la relation thérapeutique auprès d’usagers de drogues. Les débats étaient nourris par les expériences d’une centaine de participants, professionnels de santé et de l’action sociale, intervenants en toxicomanie, et chercheurs en sciences sociales.

Les recherches en sciences sociales concernant la toxicomanie ont été peu nombreuses en France, jusqu’à ce que l’épidémie à VIH suscite des travaux à visée appliquée destinés à comprendre les conditions de la transmission du VIH, de la prévention, et de la prise en charge médicale des personnes atteintes. Les derniers travaux ont montré que les connaissances des usagers de drogues en matière de VIH étaient équivalentes à celles de la population générale, et que la seringue à usage unique avait été largement adoptée, alors que la protection vis-à-vis de la transmission par voie sexuelle était encore insuffisante. L’épidémie à VIH semble avoir permis la construction d’une identité des usagers de drogues en tant que malades, leur conférant une reconnaissance sociale. La légalisation et la généralisation des traitement de substitution a accompagné cette intégration sociale des toxicomanes. Les usagers de drogues sont sortis de leur exclusion de la science médicale, en étant inclus à partir de 1993 dans des protocoles d’essais thérapeutiques dont ils étaient écartés jusque-là. Leur suivi a montré que leur compliance n’était pas différente de celle des ex-usagers et des non-usagers. Bien que les représentations "communes" du sida, telles que la distinction entre "malades victimes" et "malades coupables" soient partagées par les professionnels de santé, leurs perceptions des usagers de drogues ne sont pas radicalement différentes de celles des autres personnes atteintes par le VIH : pour toute maladie, les professionnels de santé décrivent des "mauvais malades". Avant le VIH, les médecins étaient sollicités par les usagers de drogues pour des demandes ponctuelles, souvent des demandes de toxiques, dans une situation d’urgence. Avec le VIH, le toxicomane est rentré dans le domaine de compétence du somaticien, dans une spécialité de la médecine -l’infectiologie- valorisée. Les médecins ont alors "récupéré du côté du VIH ce par quoi il échappait en étant toxico" : la capacité à établir un diagnostic, une compétence de spécialistes concernant la thérapeutique. Auparavant, la conduite thérapeutique dépendait essentiellement des options théoriques, voire idéologiques du médecin, face à un consommateur de produits généralement nettement mieux informé que lui sur les médicaments, leurs usages courants et possibles. La marge de décision du médecin était alors étroite, entre répondre à la demande et ne pas y répondre. Avec le VIH, les protocoles thérapeutiques sont précis ; ils exigent un savoir spécialisé, nécessairement médical. D’autre part, de demandeur de produit, l’usager de drogues au temps du VIH, devient progressivement demandeur de soins. Avec la politique de réduction des risques par les traitements de substitution, les médecins ont acquis la perception qu’ils s’occupaient utilement des toxicomanes, retrouvant une figure d’agents de santé et de thérapeutes après avoir été endossé malgré eux celle de "dealers légaux".

Si les thérapeutes retrouvent ainsi, auprès des usagers de drogues, un rôle plus conforme à leur identité, les institutions de soins n’échappent pas à la "remise en question" provoquée, du point de vue des soignants, par la spécificité du langage et des codes relationnels des usagers de drogues, leur rythme de vie (alternance veille/sommeil, perception de la durée) et la difficile gestion du manque au moment du sevrage. Cette remise en question se traduit par une demande forte de la majorité des médecins hospitaliers pour des services et des équipes spécialisés dans le traitement des usagers de drogues. D’autres praticiens remettent en cause cette "altérité" qui serait propre aux toxicomanes, et soulignent que la compliance des patients quels qu’ils soient dépend en premier lieu de leur distance sociale par rapport aux soignants, selon plusieurs axes ("intellectuels" / "non intellectuels", parisiens / provinciaux, etc.). Les participants à la rencontre se sont accordés pour dire que les difficultés spécifiques de la prise en charge des toxicomanes atteints par le VIH ne résident pas dans les particularités d’une "sous-culture" qui serait la leur, dans leurs caractéristiques psychologiques ni dans les aspects cliniques de leur pathologie, mais dans leurs conditions sociales d’existence. Une enquête réalisée par une équipe de médecin, sociologues et anthropologue montrait l’impact de la précarité des usagers de drogues sur leur traitement (2). Si les usagers de drogues peuvent désormais s’insérer dans le système de soin, sous l’effet des mesures obtenues face au VIH par les groupes d’auto-support et les professionnels s’occupant de toxicomanie, la qualité de leur prise en charge est maintenant soumise à ces facteurs sociaux "ordinaires" et non spécifiques que sont la pauvreté et la précarité. (3)

(1) Vie quotidienne et recompositions identitaires autour de la séropositivité. J.Pierret, D.Carricaburu, CERMES-ANRS, Rapport, 1992.

(2) Toxicomanes, sidéens, errants dans l’agglomération toulousaine, les institutions de soin et les lieux de vie de la région Midi-Pyrénées. C.Rigaudière, J.Sabatier, F.Saint-Dizier, 1995. Disponible auprès de GRAPHITI, 4, rue Arnaud Baric, 31300 Toulouse. 77p., 30F + 11,50F (frais de port).

(3) Les actes de cette rencontre sont publiés par GRAPHITI.

A.Desclaux