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COLLOQUE Savoir médical et pouvoir
de guérir. Tahiti, 29 et 30 septembre 1995 Parler d'anthropologie médicale en Polynésie française n'est pas aussi simple qu'il paraît. Car le débat entre le corps médical et les tenants et praticiens de la médecine traditionnelle y semble bien plus aigu qu'ailleurs. Dans le contexte social actuel des îles, il conduit à un autre débat, bien plus intense : celui des rapports entre la culture (et la société) polynésienne, et la présence française. Les tahu'a, ceux qui connaissent et pratiquent la médecine traditionnelle, ne sont pas seulement des guérisseurs ; ils cristallisent en eux une part de l'héritage culturel et de l'identité des Polynésiens. Les travaux dans ce domaine sont assez peu nombreux. Les grands noms de l'ethnologie de la Polynésie (Ottino, Barré, Babadzan entre autres) se sont certes intéressés aux faits religieux, mais ils n'ont abordé que de façon marginale la dimension thérapeutique des cultes et le cadre général de l'ethnomédecine polynésienne. C'est dire tout l'intérêt de ce colloque qui a eu le double mérite de mettre le doigt sur un thème particulièrement aigu de la société polynésienne contemporaine, et d'amorcer une recherche et une prise de conscience. Il s'en dégage un panorama assez complet de l'approche par les sciences sociales de la santé et de la maladie à Tahiti et dans les îles voisines. Les organisateurs avaient demandé à deux novices en matière polynésienne (Tobie Nathan et Jean Benoist) de présenter le cadre général de leur approche, le premier en développant les principes méthodologiques de sa pratique ethnopsychiatrique, le second en faisant le point des connaissances sur les dimensions culturelles de la maladie. Mais la principale richesse du colloque vint des intervenants travaillant en Polynésie. Daniel Margueron a présenté la médecine coloniale et les soins aux indigènes ainsi que les pathologies introduites par les contacts et dont les effets sur la population ont été ravageurs. Louise Pelzer s'est appuyée sur la langue polynésienne pour y décrire les concepts et classifications relatifs à la santé et à la maladie. L'analyse sémantique du vocabulaire concernant la maladie éclaire sur la vision polynésienne en ce domaine. On y voit contraster maladies internes (dérèglements, maladies innées) et maladies externes, dont il s'agit de rechercher la cause. Il apparaît aussi que l'on distingue entre les maladies des maladies "vraies" qui conduisent surtout au médecin, et des maladies qui "se collent", qui ont les symptômes d'une vraie maladie, mais qui ne guérissent pas sans l'intervention de la médecine traditionnelle du tahu'a. Un autre membre de l'Université du Pacifique, Bruno Saura, exposa la place actuelle des thérapies chrétiennes, en particulier sous l'impulsion d'églises millénaristes d'origine américaine et de groupes charismatiques. L'ampleur de ces mouvements et leur rôle dans les soins méritent une grande attention. Bruno Saura s'attacha à exposer leur diversité : prise en charge individuelle, dans une atmosphère de silences et d'apaisement chez les Mormons, les Sanito ou les Adventistes, exaltation, tension, voire logique persécutive du mal chez les charismatiques, les uns et les autres prenant le relais, sans véritable rupture avec les fonctions de thérapies traditionnelles. Jean-Marc Pambrun mit en avant de la façon la plus nette, en examinant les fondements communautaires de la médecine traditionnelle tahitienne, son importante dimension identitaire pour la société actuelle. "Les médecines tahitiennes, dit-il, sont un des derniers liens qui nous rattachent à nos ancêtres". Elles savent prendre en compte une série de concepts qui construisent la vision tahitienne du monde et de la place de chacun : le pouvoir magique et occulte du nom de l'individu, les rapports avec les morts, et elles prennent en charge la dimension socio-religieuse du mal. Les changements perceptibles chez les tahu'a laissent, constate-t-il, la place libre aux pasteurs et aux diacres qui sont des dépositaires partiels de la tradition et les gardiens de l'autorité parentale et sociale. Yves Lemaître, qui travaille depuis longtemps sur les changements de la médecine tahitienne en s'appuyant sur des documents historiques et linguistiques et sur de longues enquêtes de terrain, montra comment la médecine traditionnelle polynésienne a su changer en fonction des nouvelles maladies et des apports techniques extérieurs et les transformations de la pharmacopée consécutives aux introductions de végétaux. Il a présenté l'évolution de la place des thérapeutes dans la société contemporaine, leurs formes nouvelles d'orientation et d'organisation. Pendant la table ronde de clôture, avec la participation passionnée de guérisseurs présents dans la salle, le véritable enjeu de ce colloque s'affirma : le déblocage de bien des tabous en matière de prise en charge de la maladie. Il ne s'agissait pas seulement de faire le point sur des connaissances en matière d'ethnomédecine, mais d'entrer dans le débat qui parcourt la société polynésienne, car il en va de la survie des représentations polynésiennes du corps, de la maladie, de la mort. Une des applications de l'anthropologie médicale est de rapprocher les soignants de la réalité vécue par leurs malades, et ce colloque y a grandement participé. J.B. |