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COLLOQUE Journées détudes
sur "les symptômes médicalement inexpliqués
et la somatisation". St-Etienne, 8 et 9 septembre 1995 Les symptômes médicalement inexpliqués nont pas disparu malgré la sophistication croissante des explorations biomédicales. Au contraire, les médecins sont de plus en plus sollicités pour prendre en charge des symptômes "fonctionnels" parfois très invalidants, évaluer la part respective des facteurs organiques, psychiques et sociaux mis en jeu, et proposer des interventions thérapeutiques face à des malades "difficiles", qui tendent à attribuer leurs symptômes à des maladies physiques et à résister à lapproche psychologique de leurs troubles. De cet important colloque nous ne rapporterons toutefois ici que certaines interventions, susceptibles de toucher aux sciences sociales et non les aspects techniques, en particulier thérapeutiques, cependant largement abordés. P. Cathébras (St-Etienne) a posé le problème de la définition de la somatisation, généralement conçue comme lexpression (dans un contexte médical) dune détresse psychosociale sous la forme de symptômes somatiques "fonctionnels". Il est difficile de cerner avec précision la détresse psychosociale, la frontière entre symptômes médicalement expliqués et "fonctionnels", et la place du système de soins dans ce concept. Certains auteurs considèrent de façon restrictive la somatisation comme lexpression atypique mais fréquente dune maladie psychiatrique identifiable, telle que la dépression ou certains troubles anxieux. Plus largement, la somatisation est souvent envisagée comme une "conduite de maladie" (illness behaviour), cest-à-dire comme la "tendance à ressentir et à exprimer des symptômes somatiques dont ne rend pas compte une pathologie organique, à les attribuer à une maladie physique, et à rechercher pour eux une aide médicale" (Lipowski, 1988). Les anthropologues y voient plutôt un langage de détresse culturellement codé et intelligible ("the expression of personal and social distress in an idiom of bodily complaints with medical help-seeking", [Kleinman & Kleinman, 1985]). Une tendance récente assimile la somatisation aux symptômes médicalement inexpliqués ("Medically unexplained symptoms are common in the general population and in all medical settings. Although often transient, a sizeable proportion are persistent and associated with considerable effects on quality of life. Aetiology is often multicausal, and associated psychiatric disorder is frequently, but not invariaby, present." [Mayou, 1993]). Ces dernières définitions ne considèrent donc pas la psychopathologie comme inhérente à la somatisation, mais plutôt comme une comorbidité facultative des symptômes "fonctionnels". Derrière ces définitions disparates, se profile cependant une situation clinique stéréotypée : plainte durable de symptôme(s) physique(s) médicalement inexpliqué(s) (ou plainte "disproportionnée" par rapport aux lésions observées), attribution spontanée à une cause organique, répugnance à attribuer les symptômes à une détresse psychologique (pourtant plus ou moins évidente pour le clinicien), quête de soulagement et dexplication infructueuse, retentissement social, familial et professionnel, et altération de la qualité de vie. La nosographie psychiatrique savère ambiguë et insatisfaisante : troubles "fonctionnels", hystérie, hypochondrie, dépression "masquée", "syndromes somatiques fonctionnels" (syndrome de fatigue chronique, fibromyalgie, syndrome de lintestin irritable, etc.), et enfin "troubles somatoformes". Cette dernière catégorie, créée dans le DSM III pour rendre compte des situations de somatisation, regroupe le trouble somatisation (un simple décompte de nombreux symptômes médicalement inexpliqués), la conversion (un résidu psychodynamique dans une classification prétendument athéorique), le trouble somatoforme douloureux (un aveu dignorance), et lhypochondrie. En fait, la plupart des situations cliniques doivent être classées dans la catégorie résiduelle, le trouble somatoforme indifférencié. Il apparaît donc plus pertinent de ne pas surestimer limportance des catégories psychiatriques, pour se focaliser sur les processus psychologiques au sens large, reliant trois pôles : les symptômes physiques, la détresse morale, et la recherche de soins. Ces problèmes nosologiques ont également été abordés par J. Pellet (St-Etienne). Le médecin craint par dessus tout de "laisser passer" une cause organique aux symptômes. Lomniprésence du modèle biomédical pousse le malade à croire que tout symptôme doit sexpliquer, que toute souffrance relève de la médecine, et que tout ce qui ne sexplique pas est dangereux. Surtout, la stigmatisation des problèmes psychologiques persiste, doù la quête de légitimité médicale de patients qui redoutent avant tout que leur souffrance, authentique, ne soit perçue comme "imaginaire". La somatisation est donc une construction sociale modelée par les valeurs implicites des acteurs de la consultation : le patient saffronte à un système médical pour lequel ses plaintes ne prennent sens que lorsquelles sont "objectivement" confrontées à la "réalité" biologique. V. Kovess (Paris) a présenté lépidémiologie de la somatisation à travers les données de lenquête "Santé des Franciliens/1991", échantillon représentatif de 2600 adultes). Des facteurs de risque sociodémographique ont été mis en évidence pour le trouble somatisation : importance du sexe (deux fois plus de risque chez les femmes), du lieu dhabitation (deux fois plus de risque en banlieue quà Paris), et du placement en institution avant lâge de 12 ans qui semble un facteur de risque très important. L. Kirmayer (Montréal) a abordé les aspects culturels de la somatisation de façon très fine. Bien que la somatisation soit souvent considérée comme caractéristique de certains groupes ethnoculturels, les données les plus récentes montrent quelle existe dans toutes les sociétés. Les différences entre groupes reflètent les styles culturels dexpression de la détresse qui sont influencés par les croyances et pratiques culturelles, mais aussi par la familiarité avec les systèmes de santé et laccès aux soins. Beaucoup dimmigrants et de groupes ethnoculturels ne sont pas familiers avec les diagnostics et traitements psychiatriques, ou les associent uniquement aux troubles mentaux les plus graves. Habitués à recevoir des soins dans les services de santé primaire, où laccent est généralement mis sur les maladies physiques, et soucieux déviter la stigmatisation psychiatrique, ils tendent à minimiser les aspects psychologiques de leur détresse. Dans la plupart des cas, cela ne signifie pas quils ne ressentent pas de symptômes émotionnels et psychologiques, mais seulement quils sont très réticents à en faire le centre de la consultation. Le travail clinique avec ces patients nécessite une négociation, basée sur la reconnaissance des significations personnelles et culturelles de la maladie. Mais quelle est la place de la culture dans la nosologie actuelle des troubles somatoformes ? Malgré des efforts pour incorporer des considérations culturelles dans le DSM-IV, des doutes importants demeurent quant à lapplicabilité de cette nosologie à travers les cultures. Certaines variations culturelles dans la somatisation peuvent être mises en relation avec les syndromes liés à la culture et les langages culturels de détresse. Une perspective culturelle peut aussi sappliquer à la théorie psychiatrique elle-même, et cela pose des questions de fond sur ce que signifient les symptômes somatiques : quand doit-on les considérer comme des messages symboliques, et quand sagit-il simplement de signes de maladies ? Enfin, L. Kirmayer a discuté des implications dune perspective culturelle pour le travail clinique avec les patients exprimant leur détresse en termes somatiques. Le travail clinique est généralement axé sur la réinterprétation des troubles physiques en termes de conflits personnels ou sociaux. Ceci peut savérer utile ou dangereux selon ladéquation de cette psychologisation avec les manières locales dexprimer, de légitimer et de gérer la détresse. Introduire un langage psychologique pour résoudre un problème, cest aussi introduire une conception culturellement spécifique de la personne, qui peut entrer en conflit avec les valeurs et les points de vue de la culture dorigine des patients, et ainsi créer de nouveaux problèmes pour eux. Les diagnostics et les traitements psychiatriques doivent être compris non seulement comme des interventions techniques mais aussi comme des actes dinterprétation qui contribuent au changement culturel et moral. B. Laurent (St-Etienne) a traité des aspects biologiques des douleurs "psychogènes". La douleur est par définition psychosomatique quelle que soit son étiologie : phénomène sensoriel complexe, subjectif par essence, dintégration corticale, en réponse à une agression périphérique filtrée par les contrôles du système nerveux central. Nulle objectivation biologique nexiste et les nombreuses approches neurophysiologiques ou neurochimiques nont jamais permis de juger de lintensité dune douleur ni den évaluer lorganicité. Par ailleurs, on doit analyser la perception dune douleur aiguë en fonction dun environnement qui comprend non seulement les modulations attentionnelles et émotionnelles mais aussi lhistoire douloureuse du sujet, y compris dans la prime enfance, qui a contribué à la plasticité des systèmes dintégration de la douleur. Des ponts apparaissent ainsi entre lapproche neurophysiologique et psychanalytique de la douleur, et la distinction entre douleur "organique" et douleur "psychogène" perd de sa pertinence. S. Consoli (Paris), a brossé un large panorama des théories sur les types de personnalités prédisposant aux pathologies lésionnelles ou "fonctionnelles". Le colloque a ensuite essentiellement traité de la prise en charge thérapeutique de la somatisation: thérapies comportementales (J. Cottraux, Lyon), cognitives (M. Sharpe, Oxford, AEM. Speckens, Leiden), place de la psychanalyse (S. Consoli, Paris, JC. Weber, Strasbourg), unités de traitement médico-psychiatrique (M. Archinard, Genève), et modalités pratiques de collaboration entre interniste et psychiatre (H. Rousset & F Lang, St-Etienne). Des questions plus spécifiques ou plus techniques ont été abordées dans les communications libres et les affiches. P.C. bull. n° 24
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