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COLLOQUE

Colloque " Politique et enjeux de la psychiatrie humanitaire : aspects anthropologiques et transculturels "
Paris, 21 octobre 2000.

Organisé par Richard Rechtman pour l'Evolution Psychiatrique, ce colloque faisait suite à la réunion de la Society for the Study of Psychiatry and Culture (SSPC). Il réunissait quelques-uns des meilleurs spécialistes de la psychiatrie culturelle.

Allan Young (McGill University, Montréal) a poursuivi sa réflexion sur la construction sociale du syndrome de stress post-traumatique (PTSD) dans une intervention intitulée " the self-traumatized perpetrator ", qui débutait par l'évocation de cas de PTSD " factices " (ou relevant de " faux souvenirs ") chez des vétérans du Vietnam, s'accusant de crimes qu'ils n'ont pas commis pour obtenir l'étiquette diagnostique et les soins qui en découlent. Il est revenu sur la façon dont les psychiatres de l'administration des vétérans ont construit la catégorie du PTSD, permettant de résoudre, en quelque sorte, le paradoxe moral de " l'éxécutant victime ".

Didier Fassin (Paris), dans une intervention intitulée " la souffrance du monde ", empruntant volontairement aux titres des ouvrages récents de Bourdieu et Dejours, a montré comment la compassion, qui peut désormais s'exprimer à distance par le truchement de la télévision, tend à remplacer la pitié, et combien l'émotion, ressort de l'humanitaire, a pris le pas sur la réflexion politique. Avec l'exemple des autorisations temporaires de séjour pour soins pour les étrangers en situation irrégulière, il a mis en évidence que l'on est désormais davantage digne d'être secouru si l'on est malade que si l'on est menacé pour des raisons économiques ou politiques. La souffrance du corps, d'ailleurs étendue au psychique par la médicalisation de la détresse, est devenue moins " suspecte " que l'allégation de la violence politique. En bref, le droit de l'Homme tend à supplanter celui du Citoyen. Laurence Kirmayer (McGill University, Montréal) a fait une intervention très riche sur le " soi " en situation de traumatisme et de migration (" Culture, community and the durable self : the refugee's predicament "). Il a opposé un " soi intransigeant " (adamantine self) attaché à la cohérence, à l'intégrité, aux valeurs morales et aux droits, à un " soi transactionnel " attaché aux devoirs et obligations envers les autres. Il a insisté sur la construction narrative du soi : chaque histoire de vie est destinée à quelqu'un, il s'agit moins d'un texte que d'un dialogue. Dans le cas du réfugié sommé de conter une histoire cohérente de lui-même et de ses traumatismes, ce récit, reconstruction de la mémoire et transaction avec le pays d'accueil, devient secondairement " canonique ". Kirmayer s'est aussi interrogé sur la façon dont l'Amérique exporte ses façons de gérer le traumatisme, essentiellement par la révélation (disclosure). Or celle-ci ne peut être thérapeutique que si une cohérence, un sens, peut en émerger. Et la question qui reste est : quelle sorte de communauté le réfugié essaie-t-il de rebâtir ? Les communications suivantes étaient plus hétérogènes.

Les méthodologies d'étude du traumatisme et de ses conséquences ont été abordées par les anglo-saxons. Certaines études, par exemple celle menée par M Hollifield à l'Université du Nouveau-Mexique chez des réfugiés vietnamiens et kurdes, semblent montrer que la torture pourrait dans certains cas représenter un moindre traumatisme que l'isolement ou l'acculturation. Cécile Rousseau (McGill University, Montréal) a fait remarquer que les sentiments de colère et de vengeance étaient absents des catégories du DSM-IV visant à caractériser le traumatisme. Elle y voit une " tache aveugle " révélatrice de nos clivages et de notre besoin de nous différencier " d'eux " (les victimes et les agresseurs). Marie-Rose Moro (Paris) a plaidé pour une " clinique engagée " auprès des populations victimes de catastrophes naturelles ou politiques, où les places du témoignage et de l'empathie doivent être plus importantes. Elle a aussi pointé les conceptions culturelles parfois conflictuelles du traumatisme : traumatisme comme " effraction/ frayeur " dans notre société et certaines autres ; traumatisme comme " désordre " dans d'autres cultures.

Pascal Cathébras (Bull. n° 44, décembre 2000)