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COLLOQUE
Global and Local histories
: Applied anthropology Accross the Centuries, réunion annuelle
de la Society for Applied Anthropology (SfAA) associé pour l'occasion
à la Society for Medical Anthropology (SMA), à la Society
for Community Research and Action (SfCRA) et à la Political Ecology
Society (PES), 21-26 mars 2000, San Francisco.
Cette année la SfAA organisait un colloque conjointement avec
d'autres associations américaines d'anthropologie comme la SMA,
la SfCRA et la PES dans une volonté d'ouverture et d'échange.
En prenant comme sujet celui d'un bilan de l'anthropologie appliquée
à l'aube du XXIe siècle, les dimensions liées à
la maladie, à la santé, au développement, à
l'action communautaire, à la politique, aux relations interethniques
ou encore à l'écologie ont pu être développées
conjointement à l'ensemble des préoccupations de l'application
de l'anthropologie. Colloque à l'américaine pour américains
ou pour quelques européens anglophones (3 ou 4 participants du
monde francophone...), il a regroupé plus de 800 comunications
avec des séances plénières, des ateliers, des forums,
des présentations de posters et des séances spécifiques
à chaque association. Cette réunion a pu démontrer
une fois de plus la force de la dimension appliquée dans le continent
américain, même si j'ai pu entendre quelques anthropologues
se plaindre du manque de reconnaissance de l'appliqué dans la
profession par rapport aux activités plus académiques.
Le nombre important de communications en anthropologie médicale
ou d'une anthropologie qui se préoccupe des questions de santé
ou de maladie a démontré une fois de plus l'intérêt
de la profession pour cette dimension de l'anthropologie.
La session plénière de la SMA au début du colloque
a confirmé cette impression par une affluence record des auditeurs
et par les exposés de certains grands ténors de l'anthropologie
médicale anglosaxone : Arthur Kleinman, Charles Leslie, Margaret
Lock, William Dressler, Arthur Rubel, Peter Guarnaccia ou Rayna Rapp.
Chacun des intervenants a développé une synthèse
ou une réflexion sur l'évolution des thématiques
de l'anthropologie médicale sous le titre ambitieux de "the
contributions of medical anthropology to anthropology and beyond".
Un tableau de l'évolution de la place de l'anthopologie médicale
au sein de l'anthropologie générale aux Etats-Unis a été
brossé par Arthur Kleinman qui a souligné le formidable
engouement actuel au sein de la profession, révélant un
changement considérable depuis les années 70 où
elle avait un statut marginal ou même marginalisé. Il a
par ailleurs rappelé les étapes de son itinéraire
pour mettre en évidence non seulement la succession de ses intérêts
scientifiques mais aussi ses remises en question l'incitant à
dépasser la notion de systèmes médicaux dans leur
dimension culturelle (très présent dans ses premières
publications) en l'élargissant aux dimensions politiques et morales
des systèmes de santé. En exprimant ce mea culpa, il dit
s'être rapproché avec le temps de ses collègues
davantage portés vers l'anthropologie critique comme Margaret
Lock, Rayna Rapp ou Nancy Sheper-Hughes. Il a souligné l'importance
des nouvelles recherches en biologie qui incitent les anthropologues
à revisiter leur vision de la maladie et leur analyse de la pregnance
de la culture dans les faits de santé. On trouvera d'ailleurs
l'explicitation de son itinéraire scientifique dans son dernier
ouvrage Writing at the Margin - Discourse Between Anthropology and Medicine
(1995, University of California Press), et un approfondissement de ses
nouvelles perspectives sur les dimensions politiques de la souffrance
dans l'ouvrage Social Suffering (1997, University of California Press),
coédité par Margaret Lock et Veena Das. Margaret Lock
de son côté a approfondi le sillon creusé par Arthur
Kleinman en proposant une analyse tout à fait intéressante
sur les rapports entre ethnomédecines et biopolitiques. A partir
d'une approche critique de la biomédecine et des politiques qui
lui sont liées, elle a eu une reflexion sur les relations réciproques
existant entre la notion de "local biology" qu'elle définit
comme l'expérience subjective ou culturelle du corps et la "moral
economy of scientific knowledge" qui nécessite de définir
la biomédecine comme un partage de connaissances et de valeurs
culturelles (en s'inspirant des approches de Bruno Latour dans Nous
n'avons jamais été modernes - très en vogue aux
Etats-Unis !). Elle a insisté par ailleurs dans ce type de perspective
sur l'importance d'étudier de façon ethnographique les
dimensions anthropologiques liées à l'émergence
de connaissances biologiques qui rendent possibles des modifications
nouvelles du corps (clones, modifications génétiques,
transplantations, etc.). Rayna Rapp, de son côté, en écho
avec une approche anthropologique en pleine expansion aux USA, a fait
un bilan des analyses de l'anthropologie féministe concernant
l'étude des genres (comprendre ici surtout le cas des femmes...)
dans le traitement des corps par la biomédecine.
Les "anciens", Charles Leslie ou Arthur Rubel ont tenté
de faire un bilan des champs qu'ils avaient étudié : les
systèmes médicaux en Asie du Sud pour Leslie et la contribution
de l'anthropologie médicale aux études comparatives sur
la culture pour Rubel (malheureusement trop centré sur ses études
très connues sur le susto en Amérique du Sud). Leslie
en a profité pour rendre hommage à certains jeunes anthropologues
apportant de nouvelles approches pour l'étude de la santé
dans les zones asiatiques : il a notamment souligné le travail
remarquable et novateur de Lawrence Cohen sur la maladie d'Alzheimer
en Inde (publié sous le titre No Aging in India - Alzheimer's,
the Bad Family and Other Modern Things, 1998, University of Calfornia
Press). Animé par l'euphorie du succès de l'anthropologie
médicale au sein de l'anthropologie aux Etats-Unis, William Dressler
n'a pas hésité à considérer l'anthropologie
médicale comme la troisième étape de l'approche
des sciences sociales après l'études des dimensions culturelles
et idiosyncrasiques. Il reprend là l'idée que la maladie
constitue une des intersections privilégiées de la culture
et de ses contraintes.
A l'issue de cette introduction, des ateliers ont abordé de nombreuses
dimensions de l'anthropologie médicale. Celui proposé
par Philippe Bourgois (UCSF) et Gay Becker (UCSF) ("Challenging
applied medical anthropology") a permis la présentation
de diverses actions d'anthropologie médicale appliquée
à des sujets d'actualité : le rôle de l'anthropologie
médicale dans la lutte contre la consommation de drogues aux
USA (Merrill Singer, Hispanic health Council), le rôle des anthropologues
impliqués dans une politique de santé publique du gouvernement
US au sujet des contrôles des tests génétiques (Barbara
Koenig, Stanford, et Nancy Press, OHU), l'étude de la récolte
et la transplantation d'organes en Afrique du Sud comme un acte d'anthropologie
critique (Nancy Scheper-Hughes, UC Berkeley), une réflexion sur
la nécessaire négociation avec les autorités chinoises
pour l'étude des souffrances sociales des Tibétains au
Tibet (Vincanne Adams, UC San Francisco), l'étude de la politique
d'incarcération des prisons américaines (Lorna A. Rhodes)
et une réflexion sur le manque de traitement de la tuberculose
dans les prisons russes comme élément de propagation de
cette maladie à travers le monde (Paul Farmer). Les tenants de
l'anthropologie critique et de l'engagement ont valorisé la nécessité
pour l'anthropologie de mener un véritable combat contre les
injustices et les souffrances sociales ; d'autres anthropologues ont
voulu tempérer ces propos en rappelant le rôle scientifique
des anthropologues nécessitant une distanciation, et la nécessaire
réalisation d'ethnographies fines permettant de comprendre avant
de combattre et juger. Ces confrontations font écho aux débats
actuels de l'anthropologie américaine (voir à ce sujet,
le livre de Lawrence A. Kuznar, 1996, Reclaiming a Scientific Anthropology,
Alta Mira Press) réagissant au politiquement correct de l'anthropologie
critique).
Les communications présentées dans ce colloque peuvent
être considérées comme un échantillon représentatif
de l'anthropologie américaine actuelle, montrant non pas une
anthropologie d'outre-atlantique, mais des anthropologies faisant coexister
autant des perspectives classiques (parfois dépassées
sur les systèmes culturels et les systèmes de santé),
des perspectives plus récentes comme l'anthropologie critique,
ou faisant appel à des approches d'épidémiologie
culturelle ou quasiment d'écologie médicale, et dont les
analyses intègrent autant les dimensions collectives que celles
de l'expérience individuelle, ou encore les dimensions inter-
ou trans-culturelles, ou des analyses sur des milieux en pleine mutation
(impact des nouvelles connaissances scientifiques, milieux urbains,
société ou groupe sociaux en transformation, mobilité
sociale ou géographique, tourisme, etc.). De nombreuses communications
ont insisté sur la nécessité d'une reflexion sur
la place des anthropologues dans le domaine de l'appliquée, notamment
le dilemme entre la théorie et l'action, la question de la formation
et celle de l'engagement. Quant aux thématiques proposées,
elles révèlent la prépondérance des sujets
liés à la santé, et notamment avec une pregnance
des références au monde biomédical, même
si des analyses des espaces locaux, culturels, communautaires sont présentes.
On remarquera aussi la complémentarité des thèmes
évoquant les rapports entre le local et global qui parcourent
tous les thèmes anthropologiques, et les sujets abordées
par une anthropologie environnementale et politique.
Le nombre des personnes et la diversité des communications essentiellement
proposées par des anthropologues venus des quatre coins des USA
a montré que l'anthropologie américaine constituait un
monde en soi, peu curieux de ce qui se passe ailleurs. Pourtant les
auteurs français de référence ne manquent pas,
mais malheureusement sortis de leur contexte et utilisés à
des fins de légitimations théoriques. Ces Français
qui ont la cote sont mondialement connus et surtout ont été
traduits en anglais : honneur aux ancêtres avec Durkheim, Mauss,
et aux plus récents Lévi-Strauss, Foucault, Latour et
bien sûr "Bourdiou" ! L'anthropologie médicale
française (ou francophone) ou ses applications ne sont pas du
tout abordées, sinon par une communication de Raymond Massé
("Tolérance vis-à-vis de la différence culturelle
: contributions de l'anthropologie médicale au relativisme éthique"),
ou par un anthropologue belge expliquant aux américains que l'anthropologie
médicale appliquée n'existe pas en France... Mais ne soyons
pas mauvais joueurs, il n'y avait pas d'autres intervenants venant du
monde francophone. Avis aux amateurs pour les prochains colloques !
(Pour ceux qui sont intéressés, consulter le site de la
SfAA : http://www.sfaa.net/)
Patrice Cohen (Bull. n°.42, juin 2000)
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