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COLLOQUE

Médiation culturelle et monde des soins. A propos de deux colloques tenus en Suisse :
- " Théories et pratiques de la médiation culturelle "
- Colloque sur l'interprétariat et de la médiation culturelle dans le système de soins.


La migration est un phénomène généralisé ; toutefois elle présente, selon les pays, des inscriptions socioculturelles et des enjeux politiques spécifiques. En Suisse, pays multiculturel, 18% de la population est formée d'étrangers, dont bon nombre sont des requérants d'asile. Selon le statut et le permis qui leur sont accordés, les conséquences individuelles du " projet migratoire " ou encore la situation varient entre exclusion et adaptation. Ces variations, comme maintes études le démontrent, ont des incidences directes aussi bien sur l'état de santé que sur les conditions d'accès aux soins de cette population. Face à un tel constat le monde médical s'interroge. De ce fait, la médiation culturelle est une problématique qui intéresse de plus en plus les soignants et les chercheurs - qu'ils proviennent des sciences médicales, des sciences sociales ou des sciences humaines. Posant de nouvelles réflexions théoriques elle tend à proposer des solutions pratiques qui, par l'introduction progressive de médiateurs culturels, interprètes professionnels aux sein d'institutions de soins publics et privés, visent à combler partiellement les hiatus linguistiques, culturels et sociaux sous-jacents. Les modalités de cette démarche sont loin d'être définies cependant et deux colloques ont récemment essayé d'en dessiner le cadre de référence.

Le premier organisé en novembre dernier par la Commission interdisciplinaire d'Anthropologie Médicale suisse (CIAM), s'est attaché à traiter des " Théories et pratiques de la médiation culturelle ".
Le second, proposé en avril par l'Office Fédéral de la Santé Publique et le Forum suisse pour l'étude des migrations, s'est penché sur la question de l'interprétariat et de la médiation culturelle dans le système de soins. L'un et l'autre ont permis d'éclairer la logique de l'offre et de la demande en Suisse en se référant en même temps à des expériences et à des recherches en cours à l'étranger, plus particulièrement en France et en Allemagne.

Le colloque de la CIAM a développé une réflexion associant communication, enjeux linguistiques et santé communautaire. En effet, la médiation commence par la langue. Mme Sybille de Pury, Serge Bouznah et Tobie Nathan, de l'Université de Paris VIII, ont mis l'accent sur les malentendus de la traduction. Les langues, en effet, ne sont pas des nomenclatures ou des répertoires de mots qui correspondent strictement entre eux ; au contraire chacune d'elle organise l'expérience de manière particulière. Compte tenu de la nécessité de déchiffrer les codes culturels par la sémantique des mots, il s'agit, selon les conférenciers - pour aborder les savoirs et les pratiques propres à une certaine population migrante, voire les modèles explicatifs de la maladie et la perception des systèmes de soins occidentaux qu'ils véhiculent - de mettre en place dans un contexte clinique un apprentissage de techniques spécifiques et un dispositif approprié qui font du médiateur un co-thérapeute et un connaisseur des deux cultures. Jean-Claude Métraux, de l'association Appartenances, opérant à Lausanne, a souligné l'importance de développer une conception communautaire de la médiation. Attaché à rendre compréhensibles les liens entre clinique de l'individu, société d'accueil et ressources communautaires, Métraux pose les jalons pour un inventaire des différents éléments qui influencent un travail de médiation, comme le langage non verbal, les " appartenances " plurielles des patients, mais aussi le contexte juridique et politique du pays d'accueil, les règles et les normes sociales en vigueur, les modèles spécifiques d'interaction, la terminologie médicale, voire le " setting " thérapeutique. Entre individu et communauté, entre accès aux soins et activités du réseau, les enjeux de la médiation nous questionnent ; d'autant plus que le débat sur les pratiques actuellement en cours en Suisse, a mis en lumière les disparités des situations qui, dans bien des cas, sont loin d'être professionnellement adaptées.

Le second colloque visait à combler cette lacune. Deux conférences plénières ont posé les bases de la problématique. La première, présentée par Regula Weiss, psychiatre, et Rahel Stuker, ethnologue, a mis l'accent sur le concept de triade dans le contexte thérapeutique. En effet, l'introduction d'un tiers modifie profondément la relation, d'ordinaire duale entre médecin et patient. Le survol des publications consacrées à la question révèle des tendances oscillant entre l'idéalisation et la dénonciation des complications. Le potentiel de la triade, ainsi que ses ajustements au niveau de la technique et de la méthodologie, font rarement l'objet de réflexions approfondies. En mettant en relief les différents modèles de références théoriques et conceptuels (biomédical, psychothérapeutique, ethnopsychiatrique et d'anthropologie médicale), R. Weiss et R. Stuker ont insisté sur la pluralité des rôles qui peuvent être endossés par les interprètes, voire les médiateurs culturels. Cette diversité se module en fonction du contexte de soins, bien évidemment, mais aussi en fonction des conflits de rôles, du pouvoir et du statut que l'interprète assume.
Dans le deuxième conférence, Niels-Jens Albrecht, ethnologue et médecin, a présenté le modèle de professionnalisation des interprètes adopté au sein de l'Hôpital universitaire d'Hambourg. Tout en se penchant sur les questions ayant trait au dispositif, à l'engagement, aux fonctions et à la formation des interprètes, N-J. Albrecht a souligné la difficulté de sensibiliser les soignants aux enjeux interculturels et de migration. L'introduction des interprètes reste donc, en ce cas, une " médiation " unilatérale. Ce modèle constitue néanmoins un précédent intéressant qui a su mobiliser, autour de la réflexion sur une formation pour interprètes et leur rémunération, décideurs politiques, administrateurs et professionnels de la santé. Le colloque s'est poursuivi avec des groupes de travail en vue de l'élaboration et de la proposition de standards de référence au niveau national. Les compte rendus des travaux de groupe - réunissant des professionnels de différents horizons - sur la triade, les services d'interprétariat médical entre besoins et ressources, la formation des interprètes, la formation des soignants, les stratégies de sensibilisation politique et professionnelle viendront compléter les actes du colloque, dont la publication est prévue pour l'automne. Des copies pourront en être demandées à : Forum suisse pour l'étude des migrations. Rue des Terreaux 1. CH 2001 Neuchâtel.

Ilario Rossi (Bull.35, septembre 1998)