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COLLOQUE
Recherches sur la sexualité
et les comportements sexuels en Inde. Séminaire/groupe de travail
tenu à Mahabalipuram (Tamil Nadu) les 20,21 et 22 janvier 1998
et organisé par la Fondation Ford.
Cette rencontre annuelle, la troisième à se dérouler
en Inde, a pour objectif de réunir autour d'une table ronde un
petit nombre de participants (une quarantaine) responsables de projet
de recherche académique ou de recherche/intervention. Depuis
trois ans en effet, le nombre d'études portant sur la sexualité
et les comportements sexuels en Inde va croissant. Beaucoup de ces recherches
financées pour deux à trois ans arrivent à terme.
Le séminaire vise à faire un bilan:
1) des nouvelles données acquises auprès de différentes
populations et en différents lieux du pays;
2) des différentes approches théoriques et méthodologiques
utilisées;
3) des nouveaux moyens à mettre en oeuvre pour les études
à venir.
La quasi totalité des études présentées
ont en commun un souci de s'éloigner des enquêtes comportementales
traditionnelles (descriptives, statiques, quantitatives) au profit d'enquêtes
qualitatives où l'observation directe, les discussions libres
et thématiques constituent les formes privilégiées
d'approche sur le terrain. Il faut voir une volonté manifeste
de certains bailleurs de fonds privés (Fondation Ford, Fondation
Rockfeller, Fondation Mac Carthy) de se démarquer des organismes
internationaux (Banque Mondiale, USAID, Union Européenne, Unaids)
insuffisamment motivés à financer des études ethnographiques
longues, jugées peu opérationnelles. Cependant le paradoxe
est que la plupart des travaux présentés durant ces trois
jours se concentrent sur les relations entre culture, sexualité
et comportements potentiels à risque sans pour autant intégrer
le cadre et les conditions de vie qui génèrent ces comportements
sexuels. On peut donc reprocher à bon nombre de ces recherches
d'adopter un angle de vue encore trop restreint, ce qui a pour conséquence
de surestimer les facteurs culturels (vision culturaliste) au détriment
des aspects démographiques, sociaux, économiques, etc.
susceptibles d'influer sur les conduites. Mais face à l'exigence
des bailleurs de fonds, la possibilité limitée de négociation
des chercheurs est à prendre malheureusement en considération.
Les trois premières sessions se répartirent
en fonction des populations étudiées: femmes et sexualité,
hommes et sexualité, adolescents et sexualité, bien que
certains intervenants exprimèrent leur réticence à
un cloisonnement artificiel des recherches en fonction de/du groupe
sexuel étudié.
Parmi les thèmes abordés sur les femmes, retenons les
travaux de Radhika Ramasubban (Mumbay) sur la construction sociale de
la sexualité chez les femmes issues de milieux défavorisés
dans la capitale de l'État du Maharashtra (éducation et
rites de puberté, processus de socialisation et mise en place
des différenciations de genre, négociation de la sécurité
et violence dans la famille d'origine puis au sein du couple); ceux
fort intéressants d'Archana Joshi (Baroda) sur la perception
de la sexualité chez les femmes mariées dans un milieux
rural du Gujarat où contrairement à l'idée reçue
de l'épouse soumise et sans cesse harcelée sexuellement,
l'auteur montre que les femmes ont une attitude positive envers la sexualité
et que la qualité de leur vie sexuelle représente une
valeur essentielle. Par ailleurs, A. Joshi montre à quel point
les épouses, mais aussi les femmes non mariées, savent
manifester à travers un langage corporel ou non verbal leur désir
et leurs sentiments. A signaler également les travaux de Rahika
Chandiramani (New Delhi) sur le langage autour de la sexualité,
de V.Malarmagai (Tirupur) sur les comportements sexuels des employés
dans les usines de textile au Tamil Nadu et ceux de Renu John (Vellore)
sur les comportements sexuels des adolescentes non mariées en
milieu rural Tamoul.
Concernant les études sur les hommes, les enquêtes
de Ravi Verma (Mumbay) auprès des guérisseurs traditionnels
traitant les MST lui ont permis d'obtenir une meilleure compréhension
des problèmes sexuels ainsi que de saisir l'importance du multipartenariat
sexuel (en dehors de la prostitution) des habitants mâles dans
un bidonville de Mumbay. Différente est l'approche de Narayam
Das (Bhubaneswar) qui se penche sur les stratégies d'apprentissage
sexuel et sur la perception des hommes eu égard à la santé
reproductive de leurs épouses ou de leurs partenaires sexuelles
dans un milieu urbain de l'Orissa. Quant à l'étude exploratrice
d'Herman Apte (Pune) en zone rurale, elle montre en quoi la perception
du corps, de la physiologie, de son fonctionnement dans un milieu culturel
spécifique influe sur les comportements sexuels des jeunes adolescents
soit en imposant des restrictions ou au contraire en autorisant des
"contextes de permissivité".
Suite aux présentations, des groupes de travail
se formèrent et quatre questions furent l'objet de discussions,
parfois acharnées:
1) Qu'a t-on appris de nouveau?;
2) Quelles sont les implications de ces enseignements sur les politiques
et les programmes de prévention MST/ sida?;
3) Quels sont les stratégies de dissémination afin que
les chercheurs puissent valoriser leur travaux auprès des décideurs
et des gens dans l'action?;
4) Quelles sont les éventuelles orientations nécessaires?
Parmi les nombreux arguments et critiques avancés,
citons quelques idées fortes relativement novatrices -tout au
moins dans la recherche en Inde- à avoir bénéficié
d'un certain consensus:
- il est vital de dépasser le dilemme de la
priorité du qualitatif ou du quantitatif. Un nombre important
de méthodes d'enquêtes coexistent et la meilleure solution
résiderait dans leur combinaison;
- il est important de considérer la femme en tant que partenaire
sexuelle active et de ne pas mettre systématiquement l'accent
sur la vulnérabilité sociale et individuelle féminine.
Souvent la distinction entre homme "fort" et femme "faible"
est irrecevable;
- la recherche commence juste à s'affranchir des a priori culturels
st des tabous relatifs à l'homosexualité masculine et
féminine (même si le terme homosexualité peut apparaître
inadéquat dans certains contextes), les relations prémaritales
et extramaritales. Il est nécessaire de les considérer
désormais comme partie intégrante de la société
indienne et de ne plus les analyser en terme de déviance, d'exception,
voire d'atteinte à la moralité;
- la majorité des études qui ont abordé la notion
de risques perçus montrent que les hommes et les femmes attachent
plus d'importance aux conséquences sociales de leurs comportements
sexuels qu'aux conséquences médicales (MST, HIV) et adoptent
des stratégies reposant avant tout sur la discrétion,
le secret plutôt que sur la prévention de risques des maladies
pourtant reconnues.
- dans le cadre de la recherche appliquée, les stratégies
d'intervention font désormais partie intégrante de la
recherche et s'inscrivent en continuité de ladite recherche académique.
Il devient alors impératif de conceptualiser les méthodes
nécessaires à la mise en place de projets, de renforcer
les objectifs des politiques nationales sur le sida et la santé
reproductive en générale par une approche "scientifique"
de leurs conditions d'implantation;
- pour se faire, les chercheurs ne doivent plus travailler en huis clos,
mais se "responsabiliser", s'engager à faire partager
leur recherche non seulement dans le milieu scientifique mais auprès
des acteurs du développement (développeurs, politiciens,
administrateurs, etc.);
- le chercheur, à défaut d'une connaissance des rouages
sociaux qui commanditent les décisions tant au niveau national
qu'au niveau local, doit s'efforcer de comprendre l'environnement social
et politique dans lequel sa recherche s'insère (allusion à
une anthropologie des institutions);
- dans l'avenir il est nécessaire de contextualiser davantage
les recherches sur les comportements sexuels, de ne pas uniquement se
concentrer sur les études de genre mais de se pencher sur les
thèmes qui sont en apparence éloignés de la sexualité
mais l'influencent irrémédiablement (la famille, dynamiques
des réseaux d'endettement donnant lieu à une exposition
accrue à la prostitution, etc.);
- on ne peut séparer l'étude des comportements sexuels
de représentations de la sexualité et du corps;
- il y a un décalage entre les acquisitions scientifiques et
les décisions prônées en haut lieu. Quels sont alors
les moyens de pression, directs et indirects, de la communauté
scientifique pour faire reconnaître ses acquis? Quels réseaux
serait-il réaliste et pertinent de mettre en place? La question
de l'implication du chercheur semble loin d'être résolue
d'autant plus que la position ambivalente des chercheurs à cet
égard continue à faire l'objet de vives discussions.
Frédéric Bourdier (Bull. n° 34
Juin 1998)
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