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COLLOQUE
L'ethnopsychiatrie en questions.
Lille, 28-30 janvier 1998.
Ce qui frappe d'abord, c'est le succès public de ce colloque
: plus de 400 inscrits, une salle toujours pleine, des débats
souvent passionnés. Le thème "ethnopsychiatrie"
paie incontestablement.
Mais qu'en est-il du fond ? Bien des choses brillantes
ont été dites, mais on peut douter que l'auditeur soit
reparti avec des idées plus claires qu'à son arrivée.
Quelques ténors ont chanté leur partition, sans vraiment
dialoguer, les débats ont été le soliloque des
intervenants, qu'ils soient du public ou sur scène. Mais cela
n'enlève rien à l'ampleur de l'interrogation que révèle
ce succès. Une fois de plus, on espère trouver aux confins
de l'anthropologie et de la psychiatrie une réponse à
des angoisses qui dépassent de beaucoup celles des malades et
des soignants et qui disent le mal-être d'une société
en mutation.
On ne passera ici en revue, avant la publication annoncée (s'adresser
à l'A.S.E.P., 286 rue Kléber, 59155 Faches Thumesnil)
que quelques communications données en séance plénière.
Une intéressante discussion conduite par Gilles Bibeau (Montréal)
a d'abord porté sur le vaste projet de recherche en épidémiologie
psychiatrique dans les îles du sud-ouest de l'océan Indien,
mené par le groupe organisateur du colloque. Ce projet est exécuté
par questionnaire sur des échantillons des populations et vise
à la fois à identifier les représentations de la
maladie mentale, et à accumuler des données sur la fréquence
et la nature des manifestations psychiatriques, en vue de la mise au
point de politiques de soin et de santé mentale. L'anthropologue,
confronté à la démarche épidémiologique
ne peut rester sans réagir. Ce que fait G. Bibeau, en insistant
sur la nécessité de s'appuyer sur la réalité
des communautés locales qui structurent dans l'hétérogénéité
le tissu social et non sur des individus pris un par un. Il souhaite
également que de telles enquêtes s'attachent à saisir
la pensée populaire face à la déstructuration du
psychisme. Les modalités de celle-ci sont universelles, et en
nombre limité. On connaît comment fonctionne la pensée
populaire face à elles ; il s'agit de cerner ses formes locales,
et cela ne peut se faire sans une approche soignée, en particulier
au niveau du langage. Celui-ci, dans ce domaine, doit être l'objet
de grands soins ; les questionnaires doivent être testés
par des retrotraductions, de façon à bien insérer
dans les questions le contexte des mots, leur charge implicite. Mais
Bibeau insiste aussi sur le fait que tout questionnaire écrase
la diversité, et doit être doublé par des enquêtes
qualitatives en profondeur, qui révèlent les marqueurs
locaux de pathologie (conduites, vêtements, etc.). Il insiste
sur une vérité familière aux anthropologues mais
souvent oubliée ailleurs : on doit partir d'individus concrets,
pour accéder, lentement, à leurs représentations.
Les autres intervenants n'avaient pas à s'appuyer sur une recherche
concrète mais à présenter leur point de vue sur
la question de l'ethnopsychiatrie. Tobie Nathan, sans doute ébranlé
par des critiques récentes, a su donner un élargissement
plus sociologique à sa pensée, en prenant mieux en compte
la notion de communauté ; de ce fait les reproches d'enfermement
et d'essentialisme culturaliste qui lui ont souvent été
faits perdent de leur pertinence.
Daniel Sibony a réaffirmé à partir de l'exemple
de sa propre trajectoire biographique sa méfiance envers une
ethnopsychiatrie qui replongerait les immigrants dans leurs mythes d'origine.
Il prône au contraire une thérapie qui éviterait
d'enfermer les gens dans leur cadre identitaire et les aiderait à
prendre une distance libératrice vis-à-vis de leurs origines.
Richard Rechtman a examiné les différentes traditions
théoriques qui traversent l'ethnopsychiatrie, tandis que Jean
Benoist a présenté un tableau des lieux de rencontre entre
psychiatres et anthropologues, et des synthèses comme des malentendus
possibles.
Alain Ehrenberg a donné une conférence brillante sur la
dépression en montrant son intrication avec les changements de
la société. Le passage de divers comportements névrotiques
à fondement de culpabilité à la généralisation
de la dépression traduit selon lui au niveau des individus le
changement des valeurs de la société. On passe de sociétés
où les individus soumis à des attentes (sociales, morales)
de la part de leur entourage culpabilisent leurs échecs, à
une société où ce même entourage n'exige
pas une morale mais des performances. Les échecs sont alors vécus
comme des insuffisances. D'où la dépression, cet "envers
de la façon d'être au monde qui a saisi notre société".
C'est une maladie du manque d'être, de l'insuffisance, horizon
catastrophique de la normalité, "nouvelle économie
de la contrainte intérieure".
Boris Cyrulnik ramène chacun aux exigences de la raison expérimentale
en faisant le point sur les dimensions génétiques de l'esprit,
ni contrainte, ni liberté, mais promesses que la société
contribue à rendre effectives. Le lien entre l'anatomie cérébrale,
l'éthologie et la vie sociale se traduit par la consubstantialité
de la sensorialité et de l'historicité des relations de
l'individu qui le construisent biologiquement.
Organisé et animé par une équipe extrêmement
sympathique, qui n'avait pas ménagé ses efforts, ce colloque
a été parcouru de courants qui laissent encore grande
la distance entre les anthropologues et les psychiatres. Par l'ampleur
de son succès, par une sorte de ferveur interrogative, il a valeur,
plus encore que d'enseignement, de message. Un message que les anthropologues
doivent entendre.
Jean Benoist (Bull.n ° 33, mars 1998)
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