|
PUBLICATIONS DE L'ASSOCIATION
"AMADES" (OUVRAGE)
Collection " Médecines
du monde. Anthropologie comparée de la maladie ", éd.
Karthala (22-24, Bd Arago, 75013 Paris.)
- Paul
Farmer, Sida en Haïti : la victime accusée,
380 p., 24 euros.
Table des matières (suivie d'extraits de
l'ouvrage)
Préface
Chapitre I : Introduction
Première partie
Des maux sans nombre
Chapitre II : Les réfugiés du barrage
Chapitre III : La vallée d'autrefois
Chapitre IV : L'atout Alexis, ou la reconquête de Kay
Chapitre V : La bataille de la santé
Chapitre VI : 1986 et après : bouleversements politiques et nouveaux
discours
Deuxième partie
Un village haïtien frappé par le sida
Chapitre VII : Manno
Chapitre VIII : Anita
Chapitre IX : Dieudonné
Chapitre X : " Un endroit ravagé par le sida "
Troisième partie
Les discours et les faits : le VIH en Haïti
Chapitre XI : Chronologie de l'épidémie en Haïti
Chapitre XII : Le VIH en Haïti : les dimensions du problème
Chapitre XIII : Haïti et les " facteurs de risque admis "
Chapitre XIV : Le sida dans les Caraïbes : la pandémie de
l'Atlantique ouest
Quatrième partie
Sida, histoire et économie politique
Chapitre XV : Haïti sous la domination européenne
Chapitre XVI : Le XIXe siècle : cent ans de solitude ?
Chapitre XVII : Les États-Unis etun peuple chargé d'histoire
Cinquième partie
Le sida et ses procès
Chapitre XVIII : Sida et sorcellerie : les accusations au sein du village
Chapitre XIX : Sida et racisme : les accusations venues du centre
Chapitre XX : Sida et impérialisme : les accusations venues de
la périphérie
Chapitre XXI : La cause et les accusations
Chapitre XXII : Conclusion : Sida et anthropologie de la souffrance
Extraits : Préface, par Françoise
Héritier
Le sida entra au village de Do Kay. C'était à Haïti
en 1983 et Paul Farmer nous raconte cette histoire tragique, qu'il
analyse comme un " fait social total " (même s'il
n'utilise pas cette expression), celui de la logique de l'accusation.
Jusqu'à cette date et encore longtemps après, les cas
de sida touchant des Haïtiens posaient problème au personnel
médical et aux chercheurs car on ne retrouvait pas chez ces
malades les critères habituels : ils n'étaient ni homosexuels,
ni drogués, ni transfusés. Comme ils étaient
non-typiques, on en fit un cas à part, le fameux quatrième
H, comme Haïtien, des " groupes à risque " selon
la terminologie de l'époque et de multiples théories
tentèrent de justifier cette catégorisation. Toutes
prennent source dans les zones sombres et émotionnelles de
la superstition et du préjugé. En 1983, les Annals
of Internal Medicine écrivent qu'il semble " raisonnable
de considérer que les pratiques vaudou sont une des causes
du syndrome ", ces " noires saturnales " dont parlait
Alfred Métraux, ce " bazar du bizarre " où
se retrouvent pêle-mêle les morts-vivants, nécromanciens,
cérémonies secrètes où l'on boit le sang
au cou de l'animal.
Ces images fortes, préjudicielles, firent beaucoup de mal et
sont loin d'être effacées par une approche scientifique
nouvelle du sida, qui reconnaît la place de la transmission
hétérosexuelle et materno-ftale dans l'épidémie
au même titre que les autres modes jusque-là recensés.
La catégorisation des Haïtiens en groupe majeur à
risque, pour des raisons en quelque sorte sui generis, en a fait des
boucs émissaires, plaçant l'origine du mal en Haïti,
ce mal qui aurait été ensuite diffusé vers les
États-Unis.
À l'inverse, de façon officielle lors de rencontres
scientifiques, médecins et chercheurs haïtiens attaquent
l'attitude irrationnelle et raciste des épidémiologistes
américains et renversent la proposition. Ils voient la contamination
en Haïti comme provenant des États-Unis en raison des
deux mouvements inverses de brassage des populations que sont la main-d'uvre
immigrée d'une part et le tourisme d'autre part.
C'est dans cette période critique, entre 1983 et 1990, que
Paul Farmer réalise ses expériences de terrain à
Do Kay (nom fictif, bien sûr), dans une zone rurale que l'épidémie
va commencer à toucher, où le mot sida émerge
à peine, même si le VIH était déjà
en place, faisant sournoisement son uvre. En 1986, on en parle
ouvertement ; en 1987, c'est le premier mort et un autre malade est
connu dans cette communauté de mille habitants. En 1983, il
n'y a aucune représentation collective de ce mal et Paul Farmer
va suivre la naissance de cette représentation, en dévoiler
les sources, les mécanismes et les logiques à travers
les trois histoires émouvantes de Manno l'instituteur, Anita
la pauvrette et Dieudonné.
Ne jamais oublier que Haïti est objectivement l'un des pays les
plus pauvres du monde, ravagé par le duvaliérisme et
subjectivement le pays des superlatifs négatifs dans l'opinion
américaine : " Les Haïtiens sont les plus pauvres,
les plus illettrés, les plus arriérés, les plus
superstitieux ". Mais si la pauvreté est au rendez-vous
à Do Kay, la résignation n'y est pas. Il faut toujours
" comprendre " la cause du mal qui frappe, car à
toute cause identifiée, il existe nécessairement une
réponse. On verra ainsi Manno l'instituteur, représentant
la raison et recourant au départ à la médecine
biologique, s'en détourner pour avoir recours au houngan lorsqu'il
admit comme cause de son mal la violence jalouse d'autrui.
La mise en évidence de cette genèse montre l'étroite
symétrie des éléments qui entrent dans la constitution
des deux logiques de l'accusation, américaine ou haïtienne,
et comment ces logiques rendent compte toutes deux d'une même
grande réalité objective : celle des liens économiques,
politiques, personnels et affectifs qui unissent Haïti aux USA
et qui font que " même un village aussi perdu que Do Kay
est inscrit dans un réseau qui inclut Port-au-Prince et Brooklyn,
vaudou et chimiothérapie, divination et sérologie, pauvreté
et richesse ". L'épidémie n'aurait pas existé
si Haïti n'était pas prise dans un immense réseau
de relations tant économiques que sexuelles avec les USA. Pour
preuve, la comparaison avec Cuba. En 1986, sur un million de tests
on y trouve seulement un taux de séropositivité de 0,01
pour cent. À Haïti, en 1986 également, sur des
groupes moindres de cinq cent deux mères, cent quatre-vingt-seize
adultes hospitalisés et neuf cent douze adultes sains, on trouve
respectivement des taux de douze, treize et neuf pour cent. Les chiffres
sont éloquents.
Do Kay est un village du plateau central qui a tout connu des répercussions
des coups d'État. De plus la construction d'un barrage a inondé
les terres fertiles et obligé les habitants à immigrer
sur les hauteurs où ils végètent dans l'extrême
pauvreté, la malnutrition chronique et toutes les maladies
associées : tuberculose, diarrhées, malaria, maladies
infectieuses. Ces malheurs entraînent non une résignation
passive même si les gens considèrent que la souffrance
est la condition naturelle de l'homme, mais une recherche dynamique
des causes externes du mal et des remèdes appropriés.
Le destin est là cependant et l'individu a le choix entre "
chercher la vie, détruire la vie " (chache la vi détri
la vi).
Ces ingrédients des explications ordinaires du mal en soi,
le sang gâté (mové san), ou du mal envoyé
par jalousie sorcière vont être combinés progressivement
avec les explications plus modernes de l'enchaînement du malheur
et de la contamination par l'étranger pour établir un
modèle explicatif où tout peut faire sens alternativement
ou simultanément. Qu'il s'agisse de périodes dans l'évolution
d'un cas ou d'une analyse globale, chacun des ordres d'explication
peut intervenir à son tour.
Anita est un modèle du genre. Elle est une " victime ",
non de l'envie vu son extrême dénuement, mais d'un engrenage
du destin qui l'a amenée à treize ans " à
prendre le mal d'un homme à la ville ". C'est la pauvreté,
due à l'inondation des terres, donc au barrage et à
la modernité, qui a entraîné la tuberculose et
la mort de la mère, le mové san de sa fille et
son départ à Port-au-Prince où elle contracta
le mal. À cette " innocente ", qui pourrait donc
vouloir envoyer le mal, pour quelles raisons ?
Manno, l'instituteur qui cherche éperdument la cause, a des
éléments de réponse. Il a trois salaires, comme
instituteur, comme gérant de la coopérative d'élevage
de porcs, comme responsable de la gestion de la pompe électrique,
ce qui serait à l'origine du mauvais sort que des envieux lui
ont jeté. Pour les autres, son mal vient plutôt de ce
qu'il a frappé durement un élève pauvre, ce qu'il
n'aurait pas fait avec le fils d'un riche. Mais ces explications peuvent
se cumuler. Après un traitement antituberculeux, il va mieux,
mais comme on dit : une feuille ne pourrit pas dès qu'elle
tombe à la rivière. Mais il avait aussi le mové
san pour trois raisons possibles, contaminé par sa femme
après la naissance d'un bébé, frappé par
l'éclair quelques années plus tôt ou ayant eu
le sang retourné lors de la colère qui lui avait fait
frapper un enfant. Le destin, la faute, l'envie. Manno se confie progressivement
aux soins des médecins traditionnels.
Dieudonné, lui, ne comprend pas pourquoi on impute au sida
sa maigreur et sa faiblesse alors qu'il n'a aucun écart de
vie. Il impute son état au mové san que créent
en lui ces accusations immotivées.
Paul Farmer nous montre ainsi la genèse et l'évolution
d'un modèle local d'interprétation du malheur. Il est
bâti avec les matériaux que l'observation du réel
fournit aux acteurs et que ceux-ci interprètent à travers
les moyens d'analyse traditionnelle mais aussi moderne dont ils disposent.
Ce modèle local recourt pour l'essentiel à une grille
interprétative qui impute le mal à une cause étrangère,
dans ce cas précis l'agression en sorcellerie. En fait, ce
modèle " local " né de l'observation patiente
d'une communauté ressortit à un modèle général
qui fait large place à la recherche de la cause, aux soupçons
de l'origine étrangère, à la théorie de
l'agression. Cependant, Paul Farmer montre subtilement, au sein de
cette géographie de l'accusation, la différence qui
existe entre les trois réponses possibles à la question
de l'origine du mal que sont la sorcellerie, la discrimination morale
ou la conspiration. La sorcellerie est une violence symbolique qui
traduit l'envie née de la disparité. Il ne faut pas
avoir plus que les autres en n'importe quel domaine. Mais il n'y a
pas classement entre des innocents et des coupables, alors que la
discrimination morale au cur du jugement porté globalement
aux États-Unis sur les Haïtiens conduit à blâmer
les victimes et à faire peser sur eux-mêmes le poids
de l'accusation dans une double motivation : " infectés
puisque exotiques et exotiques puisque infectés ". Dans
ce livre magnifique, Paul Farmer nous fait faire un grand pas dans
l'intelligence des mécanismes secrets, complexes et universels
de la confection par l'homme des systèmes d'interprétation
des malheurs qui le frappent.
Françoise Héritier

|