Collection " Médecines
du monde. Anthropologie comparée de la maladie ", éd.
Karthala (22-24, Bd Arago, 75013 Paris.)
- Jean Benoist et Alice Desclaux ( sous la direction
de), Anthropologie et sida. Bilan et perspectives, 360 p., 24
euros.
Table des matières (suivie d'extraits
de l'ouvrage)
Introduction : Le sida entre biologie, clinique et culture
Jean Benoist
Première partie
Où en est l'anthropologie du sida
I. La spécificité de la recherche anthropologique sur
le sida Gilles Bibeau
II. Quelles questions pour la discipline ? Quelle collaboration avec
la médecine ?
III. Quelles questions pose-t-on aux anthropologues ?Éric Chevallier
IV. Quelles questions les anthropologues acceptent-ils de se poser
? Joseph Lévy
Deuxième partie
Contamination, risque et prévention
V. L'anthropologue face à la pauvreté et au sida dans
un contexte rural Paul Farmer .
VI. Quelle est la valeur prédictive des études épidémiologiques
?Jean-Louis San Marco
VII. Un exemple d'anthropologie adaptée : Un programme de prévention
contre le sida pour les Noirs Marrons de Guyane Diane Vernon
Troisième partie
Représentations du sida
VIII. Les " maladies qui collent " : du terrain à
l'écriture..Michèle Cros .
IX. Se représenter le sida. Enseignements anthropologiques
d'expériences abidjanaises de la maladie Laurent Vidal .
X. Le mythe de la civilisation sidatogène Bernard Paillard
XI. Le sida et les catholiques en France Antoine Lion
Quatrième partie
Pratiques de soin
XII. Les pratiques profanes de santé des personnes vivant
avec le VIH Bernard Champaloux
XIII. Le soin au temps du sida Nicole Vernazza Licht .
XIV. ETre malade ou être sidéen Marc-Éric Gruénais
.
XV. Quelques réflexions sur les médecines traditionnelles
et le sida en Afrique Jean-Pierre Dozon
Cinquième partie
Logiques sociales
XVI. La prise en charge d'enfants " orphelins du sida "
: transfert et soutien social Jon Cook
XVII. La recherche anthropologique peut-elle contribuer à la
lutte contre la discrimination envers les personnes atteintes par
le VIH ?Alice Desclaux .
XVIII. Épidémie à VIH et institutions socio-sanitaires
: quelle réorganisation de l'espace médical ? Stéphane
Tessier
XIX. Le sida, épidémie " progressiste " ?
Dominique Durand
Sixième partie
Images et sida
XX. D'un essai d'anthropologie visuelle en santé publique
au Niger Jean-Paul Célerier
XXI. Quatre fictions graphiques pour illustrer la conception fantasmatique
du don de sida Michèle Cros
XXII. Le théâtre kotéba comme support de messages
pour la prévention du sida au Mali Hélène Pagézy
Septième partie
Perspectives pour la recherche anthropologique sur le sida
XXIII. Les sciences sociales face au sida : fausses oppositions et
vrais débats Jean-Paul Moatti
XXIV. Les perspectives institutionnelles de la recherche sur le sida.
Discussion Yves Souteyrand, Jean-Pierre Dozon, Jean-Paul Moatti
XXV. De nouveaux champs pour la recherche ? Joseph Lévy, Alain
Epelboin
Conclusion : Pour une anthropologie impliquée Jean Benoist,
Alice Desclaux
Conclusion : Pour une anthropologie impliquée
( extraits)
Jean Benoist, Alice Desclaux
Plusieurs chapitres de ce volume montrent que la spécificité
du sida est très particulière. Elle tient à la
conjugaison unique d'éléments que d'autres épidémies
ne rassemblent pas dans une conjonction aussi por-teuse de questions
en prise directe avec les soubassements du social, du religieux, de
l'identité. Au caractère épidémique du
sida qui lui donne valeur d'événement, se combinent
en effet son rapport étroit avec le sang, le sexe et la mort,
avec les normes sociales et la lumière crue qu'il jette sur
leur transgression, avec le lien qu'il assure entre la responsabilité
individuelle et la distribution du pouvoir dans une société.
Même si les approches théoriques issues de l'anthropologie
de la santé sous-tendent la plupart de ces chapitres, l'anthropologie
s'attachant au sida transcende certains clivages et certaines frontières
de la discipline pour se donner un champ plus vaste, susceptible d'inclure
ces dimensions multiples.
La rapidité de progression de l'épidémie et des
changements sociaux qu'elle a induits a de plus permis de développer
l'analyse chronologique des rapports de la maladie avec le changement
social. Pour d'autres pathologies, l'évolution de ces rapports
ne pouvait être analysée que par la comparaison de travaux
successifs, réalisés à plusieurs dizaines d'années
d'intervalle, généralement par des chercheurs distincts.
Avec le sida, la transformation des représentations et des
pratiques dans une culture peut être lue par le même chercheur,
en quelques années de présence. Il lui est ainsi possible
de percevoir l'articulation entre d'une part l'évolution des
structures anthropologiques des concepts et des institutions et d'autre
part des aspects plus sociologiques, tels que le jeu des acteurs.
Il peut à la fois observer comment les représentations
collectives s'élaborent, puis " s'incarnent " dans
des institutions, et comment les institutions déterminent
en retour les perceptions de la maladie et des malades.
Ce n'est donc pas artifice mais profonde réalité que
dire du sida qu'il est un objet privilégié de l'anthropologie
et que l'anthropologie est une démarche privilégiée
vers une connaissance désectorisée de ses multiples
visages.
Le sida a aussi entraîné un autre changement chez bien
des anthropologues. Autour de cette maladie, s'est défi-ni
un nouveau rapport à " l'engagement ", une nouvelle
implication des chercheurs. Tant dans l'analyse des multiples figures
du rapport des individus et des groupes sociaux à l'Autre -
l'Autre " contaminant " / l'Autre " contaminé
" ; l'Autre " sain " / l'Autre " malade "
- que dans la pratique de terrain qui fonde leur métier, les
anthropologues ont dû passer d'une approche qui pouvait se permettre
la distanciation, à une confrontation très directe,
à une responsabilité envers les malades. Pour l'anthropologue
aussi, le sida a valeur de " crise ", crise qui, pour chaque
individu comme pour le corps social, révèle les valeurs
et la nature des relations fondamentales, introduit des questions
essentielles et suscite des recompositions. Et cette crise touche
à la relation qu'il noue avec son terrain, avec les personnes
avec lesquelles il travaille. Le repositionnement du cher-cheur, souvent
considéré comme " ayant un savoir ", est difficile
à définir dans tous les contextes, mais la distan-ciation
neutre n'est avec le sida ni possible, ni humainement acceptable :
c'est l'implication du chercheur qui est nécessaire. (Le terme
d'" implication " a désormais tendance à remplacer
celui d'" application ", suspect de relents de domination
ou d'une trop grande instrumentalisation des sciences sociales).
Loin de se limiter à une éthique personnelle du chercheur,
cette implication des individus se poursuit dans l'éla-boration
d'un nouvel investissement disciplinaire. Même si ce sont des
médecins (l'équipe du Global Program on Aids)
qui ont proposé d'analyser le traitement social de la maladie
à l'aune de l'universalité des droits de l'Homme, les
anthropologues ont rapidement adopté cette grille de lecture.
En témoignent le mode de traitement des questions que posent
la prise en charge et l'annonce, et la place de l'éthique dans
les thèmes de recherche identifiés comme prioritaires
(cf. dans ce volume, B. Paillard, Le mythe de la civilisation sidatogène).
Anthropologie du sida et santé publique
Cet ouvrage présente une riche palette d'approches
du rapport de l'anthropologie avec la santé publique, témoi-gnant
d'un progrès notable de la réflexion en France. La récolte
peut être résumée par quelques thèmes-clés,
porteurs d'une signification forte quant aux zones de complémentarité
:
- Connaître le cadre anthropologique
dans lequel s'établit la construction sociale de la maladie
et des soins. Les pratiques sociales, les interactions au
quotidien, souvent ignorées jusque-là et qui revêtent
une importance fondamentale dans la diffusion du mal, prennent un
sens renouvelé. Il en va de même pour divers aspects
de l'organisation sociale, de la gestion du deuil, de la prise en
charge des enfants, de la dépendance sexuelle des femmes, du
rôle discriminant de la pauvreté. Au sein même
des questions classiques de l'ethnologie de la santé, un regard
nouveau se pose sur les thérapies alternatives en Occident
ou sur les thérapeutes traditionnels de divers pays. Le "
donné social et culturel " est ainsi relu comme un terrain
où progresse - et parfois régresse - le VIH. Il importe
de connaître au mieux ce terrain pour comprendre comment la
maladie se l'approprie et le transforme suivant sa propre évolution.
- Identifier la place de l'anthropologie dans les inter-ventions
de soin ou de prévention. Son rôle est d'abord
de faire connaître ce qui se passe, de mettre en évidence
le fait que les interventions de prévention et de soin sont
toujours des lieux sociaux d'interaction, des centres d'observation
microsociale d'une réalité construite autour de la lutte
contre la maladie, mais avec laquelle interfèrent les faits
sociaux et culturels dans lesquels elle s'inscrit. La place de l'anthropologue
peut aussi se trouver à proximité de ceux qui élaborent
des méthodes d'intervention, dans le cadre d'une campagne d'information
ou d'enquêtes ethno-épidémiologiques, mais aussi
de ceux qui font évoluer les institutions de prévention
et de soin. Anthropologues et professionnels de la santé publique
sont alors associés, de la conception à la réalisation
du projet.
- Prendre en compte les analyses de l'anthropologie critique.
Celle-ci a un rôle unique. Elle examine les interprétations
des anthropologues et leur situation vis-à-vis des pouvoirs
; elle prend en compte des dimensions que négligent des approches
plus conformistes : la pauvreté et la misère, les liens
économiques et politiques des institutions socio-sanitaires,
le rôle des institutions sanitaires et des anthropologues face
à diverses formes de discrimination. Il s'agit là d'une
approche plus réflexive, sans impact direct sur l'intervention,
prenant pour objet aussi bien les intervenants que les observateurs
et tentant de débusquer les idéologies, les faits masqués,
s'interrogeant sur la hiérarchie des phénomènes
et des priorités, discutant les schémas de causalité.
Dans la conjonction de ces thèmes, la dichotomie
entre recherche fondamentale, ayant pour propos de comprendre comment
la maladie ou l'intervention de prévention et de soin sont
socialement et culturellement construites, et recherche appliquée,
ayant pour propos de lutter contre l'épidémie et d'améliorer
le traitement social des personnes atteintes, s'estompe.
On est encore assez loin du " virage anthropologique de la santé
publique " appelé par G. Bibeau (1995)*, mais cet ouvrage
montre que l'échange existe et peut être fructueux. L'idée,
couramment admise parmi les anthropologues, selon laquelle la demande
adressée aux sciences sociales dépendrait directement
du fait que la biomédecine n'a pas de solution face au sida,
fut sans doute exacte au début de l'épidémie
; mais la demande persiste alors que les traitements biomédicaux
se précisent, que le pronostic des infections intercurrentes
s'améliore. Demande qui reste dans certains domaines inassouvie
du fait du petit nombre de chercheurs engagés sur ces questions.
Il semble essentiel que persiste la communication entre anthropologie
et santé publique, telle qu'elle s'est ouverte par les demandes
de la biomédecine, et qu'elle prenne la forme d'une collaboration
visant les mêmes objectifs.
Lignes de force et zones d'ombre
Quelques lignes de force émergent dans les
pages qui précèdent, même si elles n'y sont pas
toujours explicitées comme telles et si quelques traits demeurent
incertains.
Commençons par une caractéristique de la société
française, que reflète bien l'esprit des grandes "
enquêtes nationales " suscitées par le sida : mal
reconnaître et peu accepter les structures sociales intermédiaires
qui s'organisent entre le citoyen et l'État. Le modèle
républicain qui répète sous de multiples formes
le tête-à-tête citoyen / nation a pour corollaire
au sein des sciences sociales la dominance de celles qui sont les
plus orientées vers la prise en compte de l'ensemble de la
nation, et son analyse en termes de variations interindividuelles.
Le regroupement de ces variations est alors conçu en termes
de catégories, et non à proprement parler de
groupes ayant une cohésion propre. Même si cela
répond à la réelle fluidité du social,
cela masque des formes plus systématiques de solidarité,
et les réticences sont grandes devant leur prise en compte.
La mise en avant de groupes, voire le simple fait de s'y référer,
semble un " péché " que l'on croit de toute
bonne foi " métho-dologique ", car il signerait le
retour à des concepts dépassés au moment où,
dans bien des domaines des sciences sociales, l'autonomie de l'acteur
est de mode.
Sans préjuger de la réponse, l'anthropologue doit aborder
de front cette question, essentielle en matière de diffusion
de la connaissance et de prévention. Les tabous sur les "
groupes à risque " ne changent rien à la réalité.
S'il existe des sous-ensembles sociaux dont les membres ont des chances
particulières d'échapper au sida ou d'en être
victimes, on doit au moins examiner avec soin quelles solidarités
y existent éventuellement, selon quels réseaux, dans
quelles structures. Groupes fermés ou ouverts, groupes conscients
d'eux-mêmes ou groupes de fait ? Quel rôle y jouent les
malades ? Où et comment émergent et diffusent les normes
de conduite, les consensus à propos de connaissances ? Comment
y pénètre l'information, comment s'y propagent les changements
de normes, et par quelles pressions sont-ils inspirés ? Quelle
part y prennent les informations sur la maladie, et quelle part y
prennent d'autres modèles ? Comment ceux qui cherchent à
favoriser la prévention peuvent-ils accéder aux lieux
sociaux où émergent les normes de comportement et d'où
diffusent les nouveaux consensus ?
Ainsi l'anthropologue ne peut-il se contenter d'une vision schématique
: il doit s'interroger sur les " corps inter-médiaires
" entre l'individu et la société globale. Comment
les discerner, quelle est leur part dans les conduites sexuelles,
dans les représentations du sida, dans la diffusion des modèles,
dans l'exercice d'une pression sociale, positive ou négative
vis-à-vis des conduites (et non seulement des discours) face
à la maladie ?
Viennent alors les questions sur la gestion des connaissances en matière
de sida et de sexualité. Il ne s'agit pas seulement de s'interroger
sur le niveau des connaissances des individus en matière de
sida ou sur la façon de faire progresser ces connaissances.
Ni de s'arrêter à l'identification des comportements
afin de rechercher avec les épidémiologistes leurs
conséquences face à la transmission de la maladie.
Il apparaît qu'il est important de replacer le sida dans le
fonctionnement de la société, de divers aspects de la
vie sociale qui semblent a priori éloignés de lui et
qui participent aux enchaînements de causalités qui
accroissent ou freinent sa transmission. On a vu dans ce volume, et
à plusieurs reprises, combien il est souhaitable de sortir
d'une approche réductrice des faits sociaux, qui en les décontextualisant
leur ôte l'essentiel de leur signification : questions de société
relatives aux femmes dominées et à cette faille de toute
prévention qu'est leur aliénation sexuelle, questions
de société relatives aussi aux rapports entre les générations,
à la pauvreté, à la relation avec le corps, la
santé, la maladie et dont la réponse passe non par quelques
enquêtes sur l'usage des préservatifs ou par des questionnaires
sur les comportements mais par une longue écoute de la vie
sociale. Une écoute où le sexe, le sida, la vie, la
mort surgissent seulement quand les sujets les introduisent d'eux-mêmes
et non quand on les sollicite.
Il en va de même quant à l'appréciation de la
place de la maladie dans la vie sociale et des conduites qu'elle y
suscite. L'anthropologue a le souci d'insérer la maladie dans
un contexte fait de l'ensemble du système médical, tenant
compte de la diversité des institutions et des thérapeutes,
des conduites et des choix diagnostiques et thérapeutiques
des malades. Il vise certes à trouver le passage qui permettrait
la pénétration de certaines connaissances, et à
partir de celles-ci, de comportements. Mais il sait que ce passage
n'est pas décrit par le discours : il l'est par les conduites,
elles-mêmes soumises à la pression de la société
globale mais plus encore à des attentes et des interdits implicites
qui peuvent largement contredire le discours.
Prospective et paradoxes
Mais les choses changent vite et les questionnements
ne cessent de se renouveler. Paradoxalement, au cours des deux dernières
années, n'est-ce pas à partir de la biologie que sont
venus s'introduire de nouveaux aspects de la diversité du
sida ? Car les sous-types viraux définissent des dynamiques
épidémiologiques radicalement différentes. Certains
facteurs biologiques seraient susceptibles de conférer une
résistance à la maladie qui permettrait à des
individus exposés d'échapper à la contamination.
Cette diversité biologique s'ajoute aux diversités sociales,
inégalités et différences qui font qu'une personne
contaminée dans un pays du Nord peut devenir porteuse d'une
maladie chronique, alors que dans un pays du Sud elle apprend le plus
souvent sa séropositivité au moment d'entrer dans une
maladie qui la conduit en quelques mois à la mort. Ces différences
ont pour toile de fond la mondialisation simultanée des pratiques,
particulière au sida, notamment par la création d'associations
internationales de personnes vivant avec le VIH, ou par la proposition
d'organismes internationaux de généraliser des projets
sanitaires et sociaux qui ont montré leur efficacité
localement (les best international practices d'ONUSIDA).
La mise à jour des convergences et des divergences dans la
construction sociale de la maladie doit désormais inclure les
rapports complexes entre des groupes sociaux structurés de
manières fondamentalement différentes. Les recompositions
sociales induites par l'internationalisation de la lutte contre le
sida et leur impact méritent une analyse qui devrait d'ailleurs
s'étendre à d'autres avatars de la maladie et du malheur.
Dans le même temps, compte tenu de l'extension de l'épidémie
à des populations de plus en plus nombreuses appartenant à
d'autres groupes (jeunes, femmes) et d'autres aires géographiques
(Asie, Europe centrale), l'ethnographie de milieux très divers
et peu approchés sous cet aspect reste d'actualité.
Chargée initialement de mettre en évidence la part de
diversité qui sépare les cultures et donne à
chacune des zones incommensurables aux autres, l'anthropologie a souvent
mis à jour des analogies. La lecture de cet ouvrage le rappelle
bien çà et là. Souvenons-nous de la " force
" du sang, protectrice contre la contamination chez les Lobi
et de la " force mentale ", qui permet aux personnes vivant
avec le VIH en France de lutter contre l'infection, ou encore de la
Nature salvatrice du docteur Kousmine et de la pharmacopée
qui détient le pouvoir de traiter le sida aux yeux des guérisseurs
de Côte-d'Ivoire. Il est certes nécessaire d'approfondir
l'analyse des systèmes sociaux dans lesquels ces faits culturels
s'insèrent, seul cadre qui permette d'attribuer un sens à
ces analogies. Réunir les conditions nécessaires à
ce travail peut être difficile, tant la " demande "
adressée aux anthropologues est souvent imprégnée
de culturalisme. Mais bien que cette analyse approfondie soit loin
d'être achevée dans chaque société, déjà,
les connaissances acquises - du fait que le sida a été
l'objet de plus de travaux de recherche en anthropologie que toute
autre maladie - permettent de penser qu'une anthropologie comparée
du sida n'est pas inaccessible.
Bien plus, des jalons sont posés pour une anthropologie comparée
plus " large ", qui s'intéresse à la sexualité
ou à la toxicomanie, deux domaines qui n'ont jamais été
aussi riches de documents nouveaux. À partir du sida, l'anthropologie
a en effet exploré le champ de pratiques corporelles qui préexistaient
bien entendu à l'épidémie, mais sur lesquelles
les connaissances étaient extrêmement limitées.
En donnant à ces recherches la légitimité d'une
application dans une lutte qui concerne chacun, le sida a assuré
la promotion d'interrogations jusque-là freinées par
divers obstacles sociaux. Ces questions ont désormais acquis
une légitimité propre, et le sida a conduit la société
à prendre conscience de ses zones d'ombre.
En s'impliquant, les anthropologues ne cessent pas de faire l'uvre
de connaissance à laquelle ils s'attachent. Au contraire, en
cherchant à donner de la maladie une lecture intelligible par
la société qui lutte contre elle, ils découvrent
combien cette connaissance est, en elle-même, une forme d'action.
