Présentation du bulletin n°6.
Petite Bibliothèque d'Anthropologie Médicale,
une anthologie, J. Benoist, 360 p, 25 euros.
Qui n'a rêvé de saisir d'un coup d'il le panorama
de ce que d'autres ont pensé, vécu, écrit sur le
thème qui le préoccupe ? Or, malgré les lectures
accu-mulées, tout semble se passer comme si la mémoire
fuyait, à la façon du paysage vu d'un train en marche
: ce qui est récent est bien perçu, net, évident,
puis à mesure que passe le temps, tout se fond dans un tableau
général, de moins en moins précis, et le détail
que l'on cherche à retrouver est devenu inaccessible.
Mais surtout, il y a tout ce qu'on n'aura jamais lu
C'est de telles réflexions qu'est née cette anthologie.
Elle offre une vue panoramique, grâce à cette immense réserve
de connaissances que sont les comptes-rendus parus dans des revues scientifiques.
Dans cette réserve, souvent négligée, sont enfouis
les multiples aspects de l'anthropologie médicale, depuis son
cur jusqu'à ses frontières fort perméables
avec l'anthropologie générale, la religion, l'épidémiologie
ou la santé publique. Rédigées souvent par des
experts en la matière, ces analyses présentent, puis commentent,
un livre. Certaines sont plus précises que d'autres, mais je
me suis efforcé ici de ne retenir que des contri-butions qui
apportent de l'information au lecteur, et qui concernent des livres
qu'il a intérêt à découvrir, même s'ils
font parfois l'objet d'une appréciation qui les conteste. Je
n'ai pas hésité à élargir le champ couvert,
en direction d'ouvrages qui, sans être à proprement parler
au centre du thème de cette anthologie, l'enri-chissent par des
données ou des points de vue novateurs.
Parmi ces livres, on en trouvera donc quelques-uns qui sont devenus
des classiques, d'autres qui peuvent sembler mineurs, tandis que certains,
peu connus, seront des découvertes pour le lecteur. À
eux tous, ils construisent le paysage d'une anthropologie tournée
vers la façon dont les sociétés perçoivent,
définissent et expliquent ces agressions que sont la maladie
et la mort, et les moyens qu'elles emploient pour prendre en charge
les demandes de ceux qui les subissent. Par-delà l'immédiateté
du mal et de la mort, ce sont des cadres de ré-ponses aux énigmes
que sont le corps et la vie qui se dégagent alors.
Car le champ de l'anthropologie médicale est fort large ; d'ailleurs,
comme tout ce qui touche aux soins, il est plus un carrefour où
convergent de multiples voies qu'un territoire bien clos : outre ce
qui est directement concerné par le fait médical, y affluent
le sacré et les religions, la botanique, l'histoire des idées
et les forces et équilibres de pouvoir au sein des sociétés,
et cette anthologie reflète bien cette réalité
chatoyante.
Comme il est de pratique générale dans la communauté
scientifique inter-nationale, l'expression d'" anthropologie médicale
", ne se limite donc pas à l'ac-ception étroite que
certains combats d'arrière-garde franco-français auraient
voulu lui assigner. Pas plus que l'anthropologie religieuse ne se limite
aux reli-gions codifiées de l'Occident, ou l'anthropologie culturelle
à la culture au sens du " ministère de la culture
", l'anthropologie médicale ne se cantonne à ce que
prennent en compte les médecins. La légitimité
de sa dénomination tient juste-ment à cette largeur de
son horizon. L'anthropologie médicale implique que l'attention
se porte sur tout ce à quoi on " remédie " en
prenant soin de celui qui demande aide : elle traite du malheur, de
sa gestion, de son interprétation ; elle dépasse le corps,
ses agressions et ses lésions, et porte sur les voies multiples
par lesquelles les sociétés ont donné des réponses
aux questions que le fait d'être vulnérables, souffrants
et mortels pose à toute l'humanité et à chaque
individu.
Cette anthologie est certes loin d'être complète. Son mode
de constitution impose certaines contraintes, du fait que certains ouvrages
n'ont malheureuse-ment pas fait l'objet de recensions dans les revues
consultées, du moins dans celles qui ont accepté que nous
reproduisions des textes qu'elles avaient publiés. Nous n'avons
pas eu de refus, en fait, mais quelques absences de réponse qui
ont contraint à limiter le champ couvert. D'autre part, au moins
dans ce premier essai, il aurait semblé trop lourd d'aller puiser
dans des revues en d'autres langues et de s'imposer des traductions.
La sélection des analyses a posé quant à elle deux
problèmes : certains ouvrages ont été l'objet de
nombre de comptes-rendus entre lesquels il a fallu choisir. On a privilégié
d'une part ceux qui donnaient un résumé clair et complet
du livre, d'autre part ceux qui en faisaient une véritable analyse,
appuyée sur un point de vue théorique ou personnel nettement
exprimé, mais on ne peut en la matière éviter un
certain arbitraire. Malheureusement il a été nécessaire
de se contenter parfois de comptes-rendus plus sommaires afin qu'un
bon ouvrage ne soit pas absent de ce volume. On a éliminé
quelques ouvrages dont les comptes-rendus montraient les insuffisances
majeures, mais cela n'a été fait que rarement, de façon
à laisser ouvert le spectre des textes présentés.
Parmi les absences, on pourra noter quelques ouvrages français
impor-tants, et beaucoup d'ouvrages parus en d'autres langues. L'importante
production en anglais, bien que d'une qualité très inégale
et sujette à de nombreuses répéti-tions au long
des fluctuations des modes en matière de " théorie
" a beaucoup plus à apporter qu'il n'y paraît ici,
et on s'efforcera ultérieurement de parer à ces limitations.
Je tiens à remercier tous les responsables des revues qui ont
aimablement autorisé la reproduction de ces extraits, et j'en
profite pour souligner l'impor-tance des revues d'anthropologie. Elles
seules permettent de saisir le mouvement de la pensée en marche,
de la recherche qui se fait. La pratique de plus en plus fréquente
des numéros thématiques permet au lecteur de s'orienter
dans la multi-tude des publications.
Nous donnons en fin de ce volume les adresses des revues qui ont colla-boré
à cette entreprise, et nous conseillons aux lecteurs, surtout
à ceux qui ne viennent pas directement d'une formation en anthropologie,
de les suivre régulièrement.
Jean Benoist
